Dictionnaires en Europe
Table et présentation
Table
I NUMÉRO SPÉCIAL : DICTIONNAIRES EN EUROPE
Sous la direction de Marie Leca-Tsiomis
Marie LECA-TSIOMIS : Présentation
Jacques PROUST : De quelques dictionnaires hollandais ayant servi
de relais à l'encyclopédisme européen vers
le Japon
Silvia MORGANA : La lexicographie italienne, de la quatrième
édition du Vocabolario de l'académie de la Crusca
au Dizionario universale critico enciclopedico della lingua
italiana
Franco ARATO : Savants, philosophes, journalistes : l'Italie des
dictionnaires encyclopédiques
Manuel ALVAR EZQUERRA : Dictionnaires généraux de
l'espagnol
Pedro ÀLVAREZ DF MIRANDA : Les projets encyclopédiques
en Espagne
Joào MALACA CASTELEIRO : Les dictionnaires portugais
Barbara VON GEMMINGEN: « Laissez-moi l'Adelung ... »
Promenade dans le paysage lexicographique allemand
Laurent BRAY : Becher et les bases théoriques du Dictionnaire
roïal (1712-1715) de Matthias Kramer
Stéphane VIELLARD : Quand la Russie voulait surpasser ses
modèles : l'aventure du Dictionnaire de l'Académie
russe
Piotr ZABOROV : Les dictionnaires biographiques russes
Jean BREUILLARD : Les Synonymes de l'abbé Girard
en Russie
Allen REDDICK : Le Dictionnaire de la langue anglaise de Samuel
Johnson
Olga PENKE : Les dictionnaires de Hongrie
Léonard BURNAND et Alain CERNUSCHI : Circulation de matériaux
entre l'Encyclopédie d'Yverdon et quelques dictionnaires
spécialisés
Jean-Christophe ABRAMOVICI : Malaise dans le dictionnaire. La question
des synonymes de Girard à Condillac
Chantal WIONET : L'esprit des langues dans le Dictionnaire universel
de Trévoux (1704-1771)
Muriel BROT : Les dictionnaires de l’Histoire des deux
Indes
Monica BARSI : Le Dictionnaire comique de Philibert Joseph
Le Roux
Stéphanie LOUBÈRE : Un ABC libertin des lumières
: le Dictionnaire d'amour de Dreux du Radier
Hommages à Jacques Proust
Hisayasu NAKAGAWA : À Jacques Proust
Yoichi SUMI : Ici et ailleurs souvenirs du « mobile »
Jacques Proust
MUriel BROT : Jacques Proust et le Dix-huitième siècle
: une bibliographie
II. VARIA
Sous la direction de Jacques BERCHTOLD
Études
Misayasu NAKAGAWA : Les villes chinoises et japonaises au 18e siècle
: l'Histoire moderne de l'abbé de Marcy
Hélène BECQUET : La cour de France sous Louis XVI,
un système en décadence ? l'exemple de la maison des
enfants de France
Pierre MUSITELLI : Filippo Venuti, ami de Montesquieu et collaborateur
de l'édition lucquoise de l’Encyclopédie
Frédéric TINGUELY : Aux limites du relativisme culturel
: les lumières face à l'immolation des veuves de l'Inde
Paul AUDI : La pitié est-elle une vertu ?
Pierre HARTMANN : Une archéologie de la distinction : du
rôle conféré par Rousseau à l'esthétique
dans l'émergence et le développement du processus
inégalitaire
Maria LEONE : La seconde préface de la Nouvelle Héloïse,
ou les enjeux philosophiques d’une pensée de la contradiction
Christine HAMMANN : Rousseau citant le Tasse, ou les séductions
de l'artifice
Frédéric S. EIGELDINGER : Fragments inédits
de J.-J. Rousseau relatifs à sa traduction de Tacite et au
Discours sur l'origine de l'inégalité
Jean-Paul SERMAIN : Le corps étranger dans le théâtre
de Marivaux ; une dramaturgie de la présence
Christiane FRÉMONT : Le paradigme du comédien
Michèle BOKOBZA KAHAN : Digression et polyphonie dans Le
Compère Mathieu (1766) de Dulaurens
David MCCALLAM : Les modalités du désir dans Les
Liaisons dangereuses
Perrine MANOURY : Poussin philosophe ; un concours à l’Académie
de Rouen en 1783
Martial GUÉDRON : Le « beau réel » selon
Étienne-Maurice Falconet, les idées esthétiques
d'un sculpteur-philosophe
NOTES DE LECTURE
Présentation
La langue d’un
peuple donne son vocabulaire
et le vocabulaire est un tableau assez fidèle
de toutes les connaissances de ce peuple.
Diderot, article ENCYCLOPÉDIE
« Dicomania » titrait un récent numéro
de la revue Critique. « Siècle des dictionnaires »,
disait Pierre Larousse, en 1866, de sa propre époque. En
quoi le 18e siècle aurait-il donc été en Europe
l’«âge des dictionnaires », pour reprendre
la formule de P. Rétat ? Les études réunies
dans ce numéro montrent que, s’il ne peut rivaliser
en nombre ni en variété d’ouvrages avec les
siècles suivants, c’est à lui qu’appartiennent
l’élan, l’essor, et l’épanouissement
du genre.
Au 18e siècle, en effet, les dictionnaires tels que nous
les connaissons aujourd’hui sont encore des objets neufs.
Cette prodigieuse invention, le dictionnaire monolingue de langue
vivante, date d’à peine un siècle. Jusque-là,
on connaissait les thésaurus de langues anciennes, les dictionnaires
bilingues ou polyglottes, recueils de traduction – qui avaient
eux-mêmes été précédés
par les glossaires et les sommes encyclopédiques médiévales
– dont le latin était la commune référence
et dont le paneuropéen Calepinus fut le parangon. En 1611
parut à Madrid le premier dictionnaire monolingue de langue
vivante européen, le Tesoro de la lengua castellana o española,
de Covarrubias ; l’année suivante, à Florence,
l’Accademia della Crusca publiait son Vocabolario. Espagne,
Italie, c’est ensuite en France que furent publiés,
de 1680 à 1694, les trois grands monolingues que sont les
dictionnaires de Richelet, de Furetière, puis de l’Académie.
Avec l’invention du monolingue, la nature même du dictionnaire
changea : il ne s’agit plus de fournir la traduction d’un
mot dans une ou plusieurs autres langues, mais de définir
le mot lui-même. Le mot, voire la chose. Car, disait Pierre
Bayle, dans les anciens lexicons polyglottes, « on voit bien
les rapports d'un mot à un autre mot ; mais non pas aussi
souvent qu'il le faudrait la définition des choses signifiées
par les mots ». Même si un partage entre « dictionnaire
de mots » et « dictionnaire de choses » s’établit
alors, partage que l'Académie française fixa avec
la parution, en 1694, de deux dictionnaires séparés,
l’un consacré aux « mots communs » et au
« bel usage », et l’autre, consacré aux
termes des sciences et des arts, les deux formules s’avérèrent
complémentaires et, malgré le découpage théorique,
on ne peut que constater leur porosité. Cette tendance à
la partition des domaines se rencontra à peu près
partout en Europe, de même que la volonté, inverse,
d’abolir ces cloisonnements.
Car le clivage avait déjà été dépassé,
en 1690, par la formule du « dictionnaire universel »,
que Furetière avait inventée et qui fut appelée
à un vaste avenir : répertoire de langue en même
temps que des sciences et des arts. Bayle préfaçant,
de Rotterdam, l’ouvrage de Furetière célébra
la fonction désormais assignée au dictionnaire : «
Ce ne sont pas de simples mots qu'on nous enseigne, mais une infinité
de choses, mais les principes, les règles et les fondements
des Arts et des Sciences » . Et, tout au long du 18e siècle,
dictionnaires universels et encyclopédies alphabétiques
assumeront cette mission neuve, celle de la transmission des connaissances
: ce fut alors que le dictionnaire apparut comme « expression
vivante d’une forme de civilisation », pour citer l’expression
de Bernard Quemada, dans Les Dictionnaires du français moderne(1539-1863)
.
Vaut-il la peine de souligner à quel point le dictionnaire
a partie liée avec l’état de la langue ? Si,
dans l’ensemble des pays, on observe, au cours du siècle,
la disparition du latin – du « joug de la latinité
», pour citer l’abbé Girard – comme langue
de référence, ce que les Italiens nommaient «
la questione della lingua » se posait de multiples façons
à travers l’Europe. Cependant, les situations qui prévalent
dans les différents pays peuvent être très schématiquement
décrites. D’une part, le domaine des langues déjà
codifiées, normées, objets des soins de grammairiens
et remarqueurs, voire d’Académies, et déjà
pourvues d’une abondante production lexicographique, institutionnelle
ou d’initiative particulière, comme en Italie, en France,
en Espagne, par exemple. D’autre part, le domaine des langues
qui s’affirment et revendiquent leur droit à l’existence.
Or, c’est le dictionnaire qui entérine la reconnaissance
des langues nationales ; à sa façon il est manifeste,
ou drapeau : projeter un dictionnaire fut un acte patriotique en
Hongrie. Même dans des Etats souverains, un projet de dictionnaire
est toujours plus ou moins celui de la défense et illustration
d’une langue : ce fut le cas pour le slavo-russe, pour le
néerlandais, mais aussi pour le portugais, face à
l’espagnol ; dans le domaine allemand, la question portait
sur le choix et la codification d’une langue standard.
« On a tout mis en dictionnaire », regrettait Sébastien
Mercier, à la fin du siècle, mais il n’exagérait
guère. Le 18e siècle fut bien celui de la «
dictionnarisation » généralisée. En témoigne,
outre la variété des ouvrages en volume – de
l’Oekonomische Enzyklopädie, 242 volumes de Krünitz,
au plus exigu, le Dictionariolum de Kramer qui compte 73 mots –
et en format – des in-folio aux « portatifs »–,
la variété des formules : dictionnaires de mots, dictionnaires
de choses, dictionnaires universels, dictionnaires d’apprentissage,
encyclopédies, mais aussi dictionnaires terminographiques
et recueils onomastiques, qu’on appelle « dictionnaires
» géographiques ou historiques, comme le Moréri
– bien qu’à parler avec rigueur, comme B. Quemada,
ce soit le terme de répertoire spécialisé qui
convienne à leur égard –, vocabulaires, glossaires,
jusqu’aux formes les plus surprenantes, tel ce dictionnaire
en vers, Kisded Slotar hongrois. Il est vrai aussi que le titre
seul de « dictionnaire » est alors un argument commercial
: tout ce qui est ou peut être classé alphabétiquement
a donc vocation à devenir « dictionnaire ». Variété
enfin, et non la moindre, des sujets. Car le dictionnaire est un
genre vorace ; citons pour la France, par exemple, cette cascade
: dictionnaires de la Fable, de la Bible, des Finances, de la Chasse
au cerf, de Médecine, des Aliments, des Passions des Vertus
et des Vices, d’Hippiatrique, de la Campagne, mais aussi de
la Ville et de la Cour, etc.
Observer les dictionnaires en Europe au 18e siècle , c’est
donc prendre la mesure de l’expansion et de la diversité
du genre. Disons d’emblée pourtant la difficulté
à délimiter des frontières spatiales et temporelles
dans le domaine de la lexicographie qui est celui de l’imbrication
des ouvrages, des titres et des pratiques. Quant à définir
l’Europe…! Ont donc été privilégiés
ici les pays ou domaines linguistiques dans lesquels l’activité
dictionnairique a été particulièrement notable
entre les années 1700 et les années 1800 : qu’il
s’agisse d’une activité déjà bien
implantée, comme dans les domaine italien, espagnol, portugais,
anglais, allemand, néerlandais, français – encore
n’évoque-t-on pas la période révolutionnaire
et son exceptionnelle production – ou de réalisations
neuves comme dans les domaines russe et hongrois. Si les patrimoines
sont multiples, on verra se dessiner, à suivre les parcours
des ouvrages, des emprunts et des modèles, l’esquisse
d’une carte d’Europe – qui en vaut d’autres
– dont les contours sont aussi bien marqués par l’identité
et la récurrence des questions posées que par la permanence
des transferts eux-mêmes.
Car les dictionnaires parcourent l’Europe, d’autant
que leur production et leur commerce est une des activités
les plus rentables de la librairie. Ils circulent par le biais des
traductions, mais aussi des emprunts, augmentations, refontes, répliques,
annotations, parfois de façon explicite, selon la formule
« édition augmentée et corrigée »,
parfois, au contraire, par rapt ou larcin, selon des procédés
flibustiers, bien connus à l’époque, toujours
vivaces, et qui constituèrent une loi du genre. Or, à
travers cette circulation des dictionnaires, on observe la progressive
constitution d’un véritable matériau lexicographique
européen. Ce matériau commun n’est pas seulement
formé du contenu des articles eux-mêmes; ce qui voyage
d’un pays à l’autre, ce sont aussi les réflexions
qui portent sur l’art du dictionnariste, ses buts, ses méthodes,
mais aussi les idées linguistiques, les réflexions
grammairiennes ; c’est le cas, par exemple, de la question
essentielle de la synonymie, posée par l’abbé
Girard, – auquel ce numéro rend un hommage particulier
– et méditée tant en Espagne qu’en Allemagne,
en France ou en Russie. Entrer ainsi dans l’atelier des lexicographes,
c’est repérer cette communauté d’interrogations,
de débats, de conflits, et mieux cerner du coup la nature
et les enjeux de chacune des entreprises, dans son contexte national
propre, politique, linguistique, religieux, commercial.
Certains modèles sont bien connus : l’Académie
française prenant en exemple l’Accademia della Crusca,
et devenant à son tour modèle de l’Académie
russe, ou d’autre façon, de la Real Academia madrilène
; mais on mesurera à lire ces études le rôle
capital joué partout en Europe par l’émulation
entre les langues, et entre ces outils de légitimation que
sont les dictionnaires. Le puissant ressort de la honte, voire de
l’humiliation nationale face aux réalisations des voisins,
ces recettes qui nous sont si familières étaient classiques:
les académiciens d’Espagne évoquent leur «
honte » par rapport aux Français et aux Italiens ,
Carlo Denina « la gran vergogna » des Italiens, etc.
Pas de pays dans lequel l’argumentaire comparatif et la déploration
ne soient utilisés au profit de la compétition lexicographique.
Et, partout, se font jour les exigences du purisme, notamment à
l’égard des emprunts de mots étrangers, dans
le même temps où les modèles de dictionnaires
traversent toutes les frontières.
Passeur culturel, pourvoyeur de « modernité »,
le dictionnaire est alors, on le sait, un objet social et politique
surveillé, critiqué, amendé, voire expurgé,
ou interdit. Point de mire des regards dans les pays d’Inquisition
et d’Index, des drastiques prohibitions castillanes aux plus
souples réprimandes toscanes, mais aussi dans les pays sous
domination étrangère comme la Hongrie, pour ne rien
dire des traverses rencontrées en France par les encyclopédistes
contraints à la publication clandestine. Interdictions, mais
aussi adaptations des dictionnaires, et recyclage du contenu original
après correction dans le sens de l’orthodoxie religieuse
ou politique. Si l’Encyclopédie ne passa pas les Pyrénées,
le répertoire historique catholique de Moréri y fut,
lui, jugé adaptable, comme le fut aussi celui de Ladvocat,
en Hongrie, ou de Mayeul-Chaudon, en Russie et.
Si les dictionnaires suscitent un large et constant intérêt
public, la presse participant partout activement à leur réception,
voire à leur élaboration, les dictionnaristes eux-mêmes,
comptent dans leurs rangs poètes, historiens, journalistes,
voyageurs, savants, philosophes, souvent parmi les meilleurs esprits
de leur temps : Leibniz, qui fut à l’initiative du
programme de dictionnaire de l’allemand, Coronelli, Bayle,
Fonvizine, sans compter Prévost, Voltaire, Rousseau, d’Alembert,
Condillac, pour ne citer qu’eux. Et comment ne pas souligner
la passion commune de deux des grands écrivains du siècle
pour le « dictionnaire de mots », autant dire pour le
matériau même de leur art : Johnson publia son Dictionary
of the English Language en 1755 ; et Diderot intégra son
dictionnaire de langue dans les colonnes de l’Encyclopédie.
Dans l’extrême diversité des situations nationales,
que de questions identiques pourtant, auxquelles des solutions diverses
sont apportées ! Parmi tant de débats récurrents
– purisme ou ouverture à tous les états de la
langue ; recherche ou bannissement des technicismes, par exemple
– soulignons ceux, essentiels et omniprésents, de l’ordre
alphabétique, de la difficulté de la définition
et de l’usage des citations.
B. Quemada a montré la progressive identification du classement
alphabétique et du catalogue lexical, l’ordre alphabétique
devenant, au 17e siècle, ce qu’on appelle alors «
l’ordre dictionnairique », réputé partout
pour son exceptionnelle commodité. C’est l’époque
où même les Index expurgatoires de la Congrégation
romaine sont mis en ordre alphabétique ! Pourtant, la lexicographie
européenne est aussi travaillée par le souci, inverse,
d’une disposition lexicalement rationnelle, par famille de
mots, faisant apparaître les mots primitifs, puis leurs dérivés
et composés. Cet «ordre par racines», défendu
dans le domaine allemand, par Becher, Kramer, Stieler, fut celui
du premier dictionnaire de l’Académie française,
puis de son homologue russe, avec égal insuccès public.
Et ce débat ne concerne pas seulement les « dictionnaires
de mots »; Chambers avait opté dans sa Cyclopædia,
en 1728, pour le regroupement des « various states of the
same word », et, au milieu du 18e siècle, c’est
l’Encyclopédie qui mettra partiellement en œuvre
le regroupement des dérivés, théorisé
par Diderot : «Faut-il qu'un dictionnaire contienne autant
de fois un mot qu'il y a de différences dans les vues de
l'esprit?»
Les langues diffèrent, mais les difficultés rencontrées
par les lexicographes face à leur principale tâche,
la définition, sont largement communes, en particulier celles
posées par les mots dits « indéfinissables ».
À l’un des croisements de la philosophie et de la lexicographie,
la difficulté à définir les « idées
simples » traverse, en effet, années et pays. Il y
a des termes comme espace, temps, mouvement, avait écrit
Pascal dans De l'esprit géométrique et de l'art de
persuader, qui « désignent si naturellement les choses
qu'ils signifient, à ceux qui entendent la langue, que l'éclaircissement
qu'on en voudrait faire apporterait plus d'obscurité que
d'instruction ». Et quand Johnson se plaint dans sa préface
: «Le triste sort du lexicographe veut que ce ne soit pas
seulement l’obscurité, mais aussi la lumière
qui le mette en difficulté et constitue un obstacle »,
sa formule, superbe, venue peut-être de la lecture de Locke,
fait écho non seulement à celle de Pascal, mais aussi
à celle des Immortels français se félicitant
d’avoir donné « la définition de tous
les mots communs de la Langue dont les Idées sont fort simples
» ; en effet, soulignaient-ils, « cela est beaucoup
plus malaisé que de définir les mots des Arts et des
Sciences dont les Idées sont composées ; car il est
bien plus aisé de définir le mot Télescope,
qui est une Lunette à voir de loin que de définir
le mot de voir » (Préface du Dictionnaire de l’Académie,
1694). Ce problème des mots « qui ne peuvent ni ne
doivent être expliqués », Fonvizine le posera
à son tour, dans son « Plan » de dictionnaire
russe, dans les mêmes termes que d’Alembert, dans l’art.
DICTIONNAIRE de l’Encyclopédie, qui mentionnait lui
aussi « ce grand nombre de mots qui de l’aveu de tout
le monde se refusent à quelque espèce de définition
que ce puisse être […], comme existence, étendue
,pensée, sensation, temps ». Dans les faits, chaque
lexicographe, une fois posées les impossibilités théoriques,
finit quand même par définir les « indéfinissables
» au prix d’efforts jugés souvent bien décevants.
« Triste sort du lexicographe », écrit Johnson
; et rares sont les dictionnaristes qui n’évoquent
pas le travail ingrat et forcené qui est le leur. On connaît
les lignes amères de Diderot, confiné en plein été
à Paris, à s’ «user les yeux à
collectionner des planches avec leurs explications », ou évoquant
les vingt-cinq ans « sacrifiés »à l’Encyclopédie.
Avant lui, le père Souciet, auteur du Trévoux de 1721,
confiait, en préface : « Si l'on savait ce que c'est
que de composer un Dictionnaire… », et citait le caustique
quatrain d’un illustre prédécesseur, Scaliger
: « Si quelqu’un a commis quelque crime odieux/ S’il
a trahi son père ou blasphémé les dieux/ Qu’il
fasse un lexicon, s’il est supplice au monde/ Qui le punisse
mieux, je veux que l’on me tonde ». Tâche ingrate,
mais passionnante au sens plein du terme : sans cela, comment expliquer
la ferveur liée à ces entreprises ? Le père
Bluteau, auteur du Vocabulario Portuguez e Latino, n’annonce-t-il
pas avoir donné trente ans de sa vie à la lexicographie
? Et que dire du marquis de Marcenado, ce lexicomane opiniâtre,
aux attentes cruellement déçues? de Terreros, refusant
la Real Academia pour se consacrer à son grand œuvre?
de Bergantini qui mourut en laissant en manuscrits les 6 volumes
entiers de son dictionnaire?
Quant au débat autour de la citation, il traverse aussi les
frontières. L’Académie française, en
elle-même garant de l’usage, ne cite point d’auteurs
; Diderot non plus : les exemples forgés, paraissant mieux
adaptés à la transmission exacte des sens. Le parti
inverse était choisi par la Crusca, l’Académie
espagnole, ou Johnson, dont Rivarol disait qu’il avait, par
l’assemblage de citations, formé autour de chaque mot
un « jury d’écrivains ». Ceci dit, à
côté de l’intérêt proprement lexicographique
de la mise en contexte, ces phrases de dictionnaire, qu’elles
soient forgées ou empruntées, nous offrent l’enregistrement
d’une langue en son temps, constituant ainsi un témoignage
historique essentiel. Et, à l’écoute de ces
phrases, de ces voix multiples, dans cette rumeur qui s’élève
du dictionnaire, on peut entendre aussi quelque chose comme le bruit
de foule d’un siècle.
Ce volume s’ouvre sur l’au-delà des mers. C’est
en effet en étudiant le marché du livre hollandais
au Japon à la fin du 18e siècle que J. Proust a aperçu
l’étonnante proximité des questions linguistiques
qui se posèrent en Hollande puis au Japon, par l’entremise
de ces grands recueils de savoirs et de savoir-faire que sont les
dictionnaires. Aux Pays-Bas, où le français remplaça
peu à peu le latin comme langue de référence,
les dictionnaires bilingues français et flamand furent les
premiers modèles des bilingues néerlandais et japonais
; au fur et à mesure que le néerlandais s’affirmait
comme langue nationale, parurent les monolingues et les traductions
ou suites d’encyclopédies, de divers pays d’Europe.
Et les savants japonais néerlandophones furent eux-mêmes
confrontés au besoin de renouveler leur langue pour rendre
compte des innovations scientifiques et techniques arrivées
d’Europe par le canal des ouvrages hollandais.
Que devinrent au 18e siècle les options toscanes et puristes
du Vocabolario de l’Académie de la Crusca, ce qui avait
été un des premiers monolingues d’Europe au
siècle précédent, s’interroge S. Morgana.
Elle retrace la progressive ouverture des dictionnaires aux lexiques
jusque-là écartés – intégration
des technicismes, géonymes, termes des sciences – en
particulier grâce à l’ouvrage de Vallisnieri,
mais aussi de l’usage vivant, grâce aux parlers non
toscans, aux apports dialectaux, jusqu’au Dizionario universale
critico enciclopedico della lingua italiana, d’Alberti, dont
l’extraordinaire titre associe tous les qualificatifs possibles
de la « modernité » lexicographique à
la fin du 18e siècle !
F. Arato évoque ensuite, de Venise, à Naples, à
la Toscane, la vive attraction exercée par les ouvrages à
caractère encyclopédique, depuis la Biblioteca universale
alphabétique de cet étonnant savant que fut Coronelli,
ou le Nuovo dizionario scientifico de Pivati jusqu’aux éditions
d’ouvrages étrangers, déjouant, avec plus ou
moins de succès, la vigilance des critiques jésuites
ou les foudres de l’Index romain. Traductions et amples augmentations
de la Cyclopædia de Chambers, à Venise, rééditions
toscanes annotées de l’Encyclopédie française,
et réimpression de la Méthodique par le séminaire
de Padoue, l’encyclopédisme alphabétique, même
dans l’Italie cléricale, fut décidément
une fort bonne affaire.
Pour rendre compte du domaine espagnol, la même répartition
entre « dictionnaires de mots » et entreprises encyclopédiques
a été observée. M. Alvar Ezquerra fait la part
belle aux deux grandes réalisations du siècle : le
Diccionario de Autoridades de l’Académie royale, créée
en 1713, unit les principes citationnels de la Crusca à une
ouverture aux dialectes venus de l’un ou l’autre côté
de l’Atlantique ; l’ouvrage monumental, du jésuite
Tererros constitue une somme plus vaste encore, particulièrement
ouverte aux technicismes ainsi qu’aux régionalismes.
Les dictionnaires bi- ou plurilingues sont nombreux, notamment ceux
unissant l’espagnol au français, comme les ouvrages
de Sobrino, de Séjournant, de Gattel, puis de Godoy, auteur
du premier dictionnaire « de poche ». Un véritable
gisement de mots de toutes sortes et d’informations sur le
monde américain et les Indes occidentales se rencontre dans
le très curieux Dictionary English and Spanish de J. Stevens.
C’est ensuite un tableau quelque peu mélancolique que
dresse P. Alvarez de Miranda de la lexicographie encyclopédique
espagnole, puisqu’il montre qu’elle fut essentiellement
nourrie d’intentions non abouties, de rêves irréalisés.
Pourtant, que de réflexions novatrices dans le colossal projet
de Diccionario universal du marquis de Marcenado, ou dans l’essai
de Dictionnario facoltativo ! Parmi les entreprises menées
à terme, les répertoires géographiques et historiques
importent en Europe de nombreux termes de ce qu’on nommait
les deux Indes; et si le catholique Dictionnaire historique de Moréri
finit par être traduit en espagnol, bien que publié
à Paris, ce sont en revanche de véritables tribulations
que connut, outre-Pyrénées, l’Encyclopédie
méthodique de Panckoucke.
Pour le domaine portugais, J. Malaca Casteleiro présente
les trois oeuvres qui dominent le siècle : publié
entre 1712 et 1728, le vaste Vocabulario Portuguez e Latino, du
père Bluteau, ce théatin romain, d’origine française,
qui, mis aux arrêts en Portugal, y composa le premier dictionnaire
du portugais, recueil universel auquel il travailla trente ans.
Second ouvrage remarquable, celui d’António de Morais
Silva, le Diccionario da Lingua Portugueza, publié à
Lisbonne en 1789, qui, excluant toute information bilingue et encyclopédique,
devint le dictionnaire de référence et de normalisation
de la langue. Enfin, l’Académie Royale des Sciences,
fondée en 1779, eut comme première mission l’élaboration
d’un grand dictionnaire de la langue : seul en parut le premier
tome, en 1793, mais son « Plan » introducteur témoigne
d’une riche réflexion métalexicographique.
« Laissez-moi l’Adelung », écrivait Schiller
à Goethe : avec ce dictionnaire paru entre 1774 et 1786,
l’Allemagne possédait enfin elle aussi son vaste répertoire
monolingue, si longtemps souhaité, et qui devint rapidement
le véritable oracle de la langue allemande. B. von Gemmingen
retrace, en amont de cet avènement, les réflexions
qui ont nourri au siècle précédent, la questione
della lingua version allemande, le rôle des « sociétés
» et les débats passionnants sur les principes lexicographiques,
au sein desquels les prescriptions de Leibniz, ayant médité
sur les monolingues français, jouèrent un rôle
éminent, même si le philosophe et ses collègues
de la Berliner Societät ne virent pas se réaliser leur
projet de dictionnaire. Sur le versant des « dictionnaires
de choses », l’Universal Lexicon, dirigé par
Zedler, et que Diderot nommait « la grande Encyclopédie
allemande », précéda la monumentale Oekonomische
Enzyklopädie de Krünitz en 242 volumes, à la fois
économique et technique.
C’est un versant abondant, parfaitement essentiel dans l’histoire
des échanges entre peuples et pourtant souvent méconnu,
celui de la lexicographie d’apprentissage, qu’aborde
B. Bray, nous rappelant, du coup, l’importance dans ce domaine
des dictionnaires multilingues. Il évoque les ouvrages de
ce passeur culturel que fut Matthias Kramer, un des meilleurs francisants
de son temps, qui consacra une oeuvre considérable à
l’enseignement du français aux germanophones. Pour
réaliser en 1712, son Vraiment Parfait Dictionnaire Roïal,
à nomenclature disposée par racines, Kramer suivit
les leçons de son maître Becher, dont B. Bray montre
la modernité des conceptions.
On pourra suivre ensuite, avec S. Viellard, un autre avènement,
celui du premier dictionnaire de russe (1789-1794), fruit des travaux
de la jeune Académie russe, créée en 1783 et
présidée par la princesse Dashkova. Aboutissement
et véritable couronnement de la progressive normalisation
d’une langue, longtemps tiraillée entre ses deux fonds
lexicaux, slavon et russe, mêlée de dialectismes et
d’emprunts, le Dictionnaire de l’Académie russe,
réalisé en un temps record, et dont l’écrivain
Fonvizine fut le véritable maître d’œuvre,
fut conçu sur le modèle de celui de l’Académie
française, et comme lui disposé par racines ; les
lexicographes russes durent affronter, au sein de débats
dont S. Viellard montre la richesse et l’acuité, les
mêmes difficultés que leurs prédécesseurs
; mais ils furent plus disposés qu’eux à ouvrir
leur ouvrage à certaines informations de type encyclopédique.
Autre forme de circulation de matériaux, celle de la traduction
et de l’acclimatation des répertoires historiques qui,
jusque-là, faisait défaut en Russie: P. Zaborov évoque
d’abord la tentative d’adaptation du Dictionnaire historique
portatif de Ladvocat ; puis, une autre entreprise, de plus vaste
dimension, concerna le Nouveau Dictionnaire historique de Mayeul-Chaudon,
dont l’adaptation, dirigée par l’éditeur
Okokorov, parut par fascicules ; la « partie russe »,
exsangue dans l’original français, était limitée
aux souverains ; elle fut désormais enrichie par l’adjonction
d’un grand nombre de rubriques traitant d’hommes d’Etat,
d’ecclésiastiques, mais aussi de savants, d’écrivains,
de traducteurs, répondant ainsi aux attentes du monde culturel
russe.
Comment furent lus et appliqués les principes de l’abbé
Girard en Russie ? C’est ce nouvel aspect des échanges
linguistiques et lexicographiques entre France et Russie que nous
fait découvrir J. Breuillard. Ce fut en effet par l’intermédiaire
de son disciple, Trediakovski, que furent d’abord connues
en Russie les réflexions de ce premier des synonymistes que
fut Girard, slavisant de surcroît. Durant tout le siècle,
les leçons de ses Synonymes français furent méditées,
pénétrant les dictionnaires bilingues et rencontrant
les préoccupations, largement diffusées par les périodiques,
de tous ceux qui réfléchissaient à la normalisation
et à la codification du russe, Lomonosov en particulier,
puis de manière différente, Fonvizine. Mais, autre
constat passionnant, c’est dans la pratique des écrivains
eux-mêmes, notamment dans celle de Karamzine, que les leçons
du premier Girard sur la justesse des mots et l’art des nuances
furent le mieux suivies.
Au sein de l’abondante production lexicographique de langue
anglaise, le Dictionary of the English Language de Samuel Johnson
fut – c’est une de ses singularités – l’ouvrage,
non d’une institution, mais d’un grand écrivain
: son auteur souhaitait au départ composer un dictionnaire
normatif dont il estimait que l’idiome avait grand besoin
; mais sa pratique de dictionnariste l’amena, en fait, à
opter pour une politique descriptive de la langue. A. Reddick met
l’accent sur une des particularités du travail de Johnson
: le recours aux « autorités », aux citations
littéraires, pour affronter la redoutable - et universelle
- question de la définition. L’examen des annotations
destinées à la révision à laquelle Johnson
soumit la quatrième édition de son dictionnaire illustre
les efforts du lexicographe pour cerner les sens, et opérer
la nécessaire mais impossible soudure entre usage présent
et emplois littéraires passés.
En Hongrie, où le latin demeure langue officielle jusqu’au
19e siècle, la production de dictionnaire monolingue fut
inséparable de la question politique posée par la
reconnaissance de la langue nationale elle-même. O. Penke
précise que, si l’existence des plurilingues perdure
au long du 18e siècle, l’examen de collections de livres
et de bibliothèques montre la grande circulation des dictionnaires
étrangers, grâce aux acquisitions des voyageurs et
à l’intérêt croissant des milieux intellectuels.
Cependant, c’est dans les dernières décennies
du siècle qu’apparut, avec les « Lumières
hongroises », la revendication d’un dictionnaire monolingue,
concomitamment avec la fondation de l’Université, les
tentatives de création d’une Académie, l’apparition
des périodiques. Si les premiers monolingues hongrois furent
de brefs ouvrages, à la fin du siècle, la traduction
du Dictionnaire historique de Ladvocat procura à un vaste
public l’accès à l’histoire et à
la culture des différents pays d’Europe.
Porosité et plasticité des formes lexicographiques
: c’est un exemple parfait de circulation et de recyclage
des matériaux que permet l’observation du travail éditorial
de F.-B. De Felice dirigeant, en Suisse, l’Encyclopédie
d’Yverdon. Un véritable jeu d’échanges
apparaît entre dictionnaires spécialisés et
encyclopédie : d’une part, comme le montre A. Cernuschi,
intégration dans l’Encyclopédie d’Yverdon
d’éléments provenant d’un ouvrage allemand,
le Dictionnaire des beaux-arts, de Sulzer, – avec introduction
de la notion et du mot « aistétique » –
et, en sens inverse, fabrication de nouveaux dictionnaires à
partir de matériaux engrangés dans l’Encyclopédie
d’Yverdon, ainsi que L.Burnand l’établit précisément
pour le Dictionnaire universel et raisonné de justice naturelle
et civile.
Le domaine français est abordé ensuite par l’évocation
du Dictionnaire universel français latin, dit de Trévoux,
dont les éditions s’échelonnent de 1704 à
1771. Tout dictionnaire nous dit l’histoire des imaginaires
d’une langue, et c’est de ce point de vue que Ch. Wionet
analyse la présence des langues européennes dans le
dernier Trévoux. La lutte, linguistique et religieuse, qui
fut menée par les dictionnaristes du Trévoux pour
identifier la langue commune à celle des catholiques s’est
doublée de la nécessité d’ « universalisme
», qui ne signifie pas seulement que langue et dictionnaire
accueillent les termes techniques, mais aussi qu’ils s’ouvrent
à l’au-delà des frontières. Si le maintien
du latin signale la présence de la culture européenne
à l’intérieur de la langue française
comme héritière de la tradition latine, l’abondance
des langues étrangères ne serait-elle pas, aussi,
une tentative pour construire une culture qui dépasse les
limites du royaume ?
C’est par une étude de cas que J.-C. Abramovici engage
la comparaison entre la synonymie selon la conception girardienne
et celle que Condillac exposera et pratiquera dans son Dictionnaire
de synonymes composé à l’usage du duc de Parme.
Attention extrême à la nuance, aux idées accessoires,
à la distinction la plus fine entre les mots de sens voisin
chez Girard, analyse moins soucieuse de l’usage et de l’expérience
que de rationalité chez Condillac, la confrontation entre
l’approche de « Douleur Chagrin Mélancolie Tristesse
» dans le premier Girard, puis dans ses Synonymes français
, avec celle de « Malaise » chez Condillac illustre
pleinement cette diversité des approches de la définition
; elle relance aussi, suggère J.-C. Abramovici, la réflexion
sur l’écart entre art d’écrire et art
de penser.
Une forme particulière de traitement et de recyclage d’informations
est mise en lumière par M. Brot dans l’Histoire des
deux Indes. L’ouvrage consacré, on le sait, à
l’aventure coloniale n’est certes pas, malgré
une métaphore courante, un dictionnaire encyclopédique;
mais il en est parent, non tant par le gigantisme que parce qu’il
fut, lui aussi, fruit de la compilation et de l’absorption
de nombreux dictionnaires – tels ceux de Bruzen de la Martinière,
de Savary-Desbrûlons – avant que les informations qu’il
contient n’aient été, à leur tour, elles-mêmes
redistribuées dans différentes productions lexicographiques.
Si l’Encyclopédie fut une de ses sources, l’examen
des contributions de Diderot aux deux ouvrages atteste d’une
radicalisation du propos politique, du Dictionnaire raisonné
à l’Histoire des deux Indes.
Monica Barsi, à qui nous en devons une édition récente,
évoque un ouvrage trop longtemps négligé, le
Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial,
paru en 1718, de Le Roux, et dont les éditions successives
s’échelonnent jusqu’à 1786. Oeuvre exceptionnelle,
car consacrée au parler familier, aux mots populaires ou
vulgaires, enrichis de multiples contextes, proverbes et citations
d’auteurs burlesques, le Dictionnaire comique, témoigne
d’une langue et d’un usage généralement
exclus des autres répertoires. La faveur du public pour ce
très riche et très savoureux ouvrage se poursuivit
jusqu’au 19e siècle, où Littré l’utilise
encore.
Enfin, le Dictionnaire d’amour de Dreux du Radier, paru en
1741, illustre excellemment le phénomène de dictionnarisation
généralisée au 18e siècle. Le matériau
de l’ouvrage pourrait être celui d’un traité
sur l’amour, mais c’est par la disposition des sujets
en ordre alphabétique que Dreux du Radier, polygraphe prolifique
par ailleurs, compose un « dictionnaire » : il s’agit
en fait, montre S. Loubère, d’un discours très
cohérent d’inspiration libertine, d’une manière
d’art d’aimer égrené par articles, dont
les qualités stylistiques et souvent humoristiques sont ici
mises en relief.
À la variété de cette production lexicographique
en Europe, dont ce volume ne fournit qu’un aperçu,
il était souhaitable que correspondît la variété
des approches ; la réunion de contributions émanant
de chercheurs de pays et de champs disciplinaires différents,
linguistes, historiens des idées, littéraires, mais
aussi métalexicographes, voire lexicographes, suggérera
peut-être l’urgence, sinon de décloisonnements,
tout au moins de la curiosité extra-disciplinaire et extra-frontalière
dans l’étude du vaste territoire de la lexicographie
européenne et de son histoire.
Mes très profonds remerciements vont à Bernard Quemada,
pour ses avis amicaux. Mes remerciements également à
Isabelle Bour, Jean Goulemot, Nicole Jacques-Lefèvre, Gérard
Luciani, Henri Mondot, Catriona Seth, Ann Thomson ; au CSLF et à
l’École doctorale de l’Université de Paris
X.
À Jacques Proust, maître et ami qu’intéressaient
vivement le thème et la préparation de ce numéro,
sujets de bien des échanges et entretiens, et dont la contribution
fut la première à me parvenir, au début de
l’été 2005, accompagnée des photos du
dictionnaire de Halma qu’il était heureux de s’être
enfin procuré, il n’est plus temps, hélas, de
dire merci. Je ne peux qu’offrir ce recueil à sa mémoire,
tandis que sa grande figure est évoquée plus loin
par ses amis japonais Hisayasu Nakagawa et Yoichi Sumi.
Marie Leca-Tsiomis
Université ParisX- Nanterre
La très riche
bibliographie réunie pour
ce volume a été mise en ligne, et elle est accessible
sur le site (rubrique bibliographies)
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