
Table des matières
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I. NUMERO SPÉCIAL : L'ÉPICURISME DES LUMIÈRES
Pierre-François MOREAU et Anne DENEYS-TUNNEY : Présentation.
Nouveaux visages de l'épicurisme 7
Sources :
Emmanuel BURY : Les philologies de l'épicurisme 17
Henry DENEYS : Épicure et le système des atomes dans
l'Histoire critique de la philosophie d'A. F. Deslandes 29
Sciences :
Christophe MARTIN : D'un épicurisme « discret ».
Pour une lecture lucre-tienne des Entretiens sur la pluralité
des mondes de Fontenelle 55
Gerhardt STENOER : L'atomisme dans les Pensées philosophiques.
Diderot entre Gassendi et Buffon 75
Mariana SAAD : Cabanis, Destutt de Tracy, Volney : science de l'homme
et épicurisme 101
Morales :
Jean-Charles DARMON : Entre épicurisme moral et
jugement esthétique : les variations critiques de Saint-Évremond
sur l'expression des passions au théâtre 113
Françoise BADELON : L'épicurisme selon Shaftersbury
: fébrifuge et imposture 141
Nicholas CRONK : Arouet, poète épicurien : les voix
de l'épicurisme dans la poésie de jeunesse de Voltaire
157
Francine MARKOVITS : La Mettrie : une éthique de l'inconstance,
une métaphysique de la tendresse. Déclinaison de l'épicurisme
171
Écritures :
Jean SALEM : Réminiscences épicuriennes dans
les Égarements du cœur et de l'esprit de Crébillon
187
Anne DENEYS-TUNNEY : Marivaux et la pensée du plaisir 211
Caroline WARMAN : Modèles violents et sensations fortes dans
la genèse de l'œuvre de Sade 231
Branko ALEKSIC : Casanova, à l'école buissonnière
d'Épicure 241
Annexe : Batteux : La Morale d'Épicure 252
Jean MAINIL : Pratique et théorie de l'épicurisme
: le cas du roman 261
Controverses
Ann THOMSON : Matérialisme et épicurisme en Angleterre
au début dusiècle . 281
Abraham ANDERSON : L'abolition du Jardin : le statut du philosophe
comme homme caché dans le Traité des trois imposteurs.
. 297
Syviane ALBERTAN-COPPOLA : L'anti-épicurisme .. 309
IL MÉLANGES
Inédits :
Chappe d'Auteroche à Cadix : Quatre lettres (1768)
présentées par Michel MERVAUD 321
Jeffry MERRICK : Le suicide de Pidansat de Mairobert 331
Histoire :
Erick NOËL : Être noir à Nantes 341
Yves BÉNOT : L'Encyclopédie et le droit de coloniser
359
Robert DARNTON : Mlle Bonnafon et la « vie privée »
de Louis XV 369
Histoire des idées :
Catherine VOLPILHAC-AUGER : Ex Oriente nox ? Le paradoxe
byzantin chez Montesquieu 393
Philippe LEFEBVRE : Exégèse et apologétique
dans la deuxième moitié du siècle 405
Bertram Eugène SCHWARZBACH : Guillaume Maleville et la Bible.
Homme d'Église et hommes des Lumières 419
Martine GROULT : Le plaisir, principe du goût dans la métaphysique
de D'Alembert 439
Roxane ARGYROPOULOS : L'image de l'Antiquité dans l'Esquisse
de Condorcet455
Littératures
Françoise DARTOIS-LAPEYRE : La dimension utopique
de la pastorale 467
Gérard LUCIANI : La religion, ses institutions, ses problèmes
en Vénétie
à travers la Marfisa bizzarra de Carlo Gozzi 487
Eric NÉGREL : L'Essai sur l'art oratoire de Joseph Droz 499
Roberet AGGÉRI : Le répertoire de L.S. Mercier en
province 519
Documentation :
Geneviève DUBOIS-KERVRAN : L'acte de baptême
de Silvia 537
Dominique LANNI : Une source de la harangue du Supplément
au voyage
de Bougainville : la Description de l'Afrique de Dapper 543
Gisèle BERKMAN : Entre l'impatience du connaître et
la patience du
concept. Pour Georges Benrekassa 549
Jean MONDOT : Hommage à Jochen Schobach 555
NOTES DE LECTURE
Revues, publications pluridisciplinaires, mélanges,
bibliographies, éditions
de textes 561
Histoire 571
Histoire des sciences 591
Histoires des sciences 619
Histoires des idées 621
Littératures 635
Histoire de l'art 655
Musicologie 662
Index alphabétique des notes de lecture 665
Livres reçus 670
Summaries of thé articles (avec la collaboration d'Ann THOMSON)........
673
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Présentation. Nouveaux visages de l'épicurisme
Depuis la traduction de Diogène Laërce par Ambrogio
Traversari, les philosophies hellénistiques sont revenues
dans le champ de la culture européenne. À vrai dire,
elles ne l'avaient jamais totalement quitté, mais elles y
avaient surtout été représentées par
des résumés ou des symboles. Les efforts des érudits
de plusieurs siècles sont nécessaires pour redonner
à lire les textes, en reconstruire le sens, dissiper contresens
et malentendus1. En même temps, ces philosophies ne demeurent
pas de simples pièces de musée : on s'en sert pour
rendre compte du monde moderne et du nouveau regard porté
sur lui, ce qui implique réécritures et remaniements.
C'est le cas, pour l'épicurisme, avec Gassendi qui à
la fois cherche à reconstituer la vie et la doctrine d'Épicure2
et à édifier un néoépicurisme compatible
avec le christianisme et avec la science du 17e siècle. On
commence à connaître les grands épisodes de
cette histoire jusque vers 1700 et même après3. Il
est temps de faire le point sur les nouveaux épisodes qu'elle
connaît au 18e siècle.
Plusieurs traits marquent les spécificités de l'épicurisme
des Lumières. Ils sont liés à l'évolution
des sciences, à une nouvelle conception de la politique,
au développement d'un nouvel hédonisme.
1) L'évolution des sciences. On dit qu'Épicure ne
s'en souciait guère. Ce n'est peut-être pas aussi simple
(notamment en ce qui concerne la médecine 4) ; en tout cas,
l'éthique du Jardin s'appuie sur une physique - présente
dans la Lettre à Hérodote et la Lettre à Pythoclès,
ainsi que dans le De rerum natura. C'est une physique sans expérimentation,
mais qui sait en construire des substituts par la façon très
rigoureuse dont elle interroge l'expérience quotidienne,
et en particulier les situations extrêmes (catastrophes, blessures,
catalepsie...) et dont elle reconstruit l'in¬visible en déplaçant
des jeux de cause à effet d'une partie du visible à
une autre. Elle est fondée aussi sur le fait que tout ce
qui se déroule dans le monde est d'ordre mécanique
: il n'y a pas de place dans le tissu atomique pour une spécificité
de la vie et de la sensibilité. Enfin elle se fonde sur la
rigoureuse dichotomie du visible et de l'invisible, le lien entre
eux étant toujours de causalité et non pas de similitude
(ou plus exactement la similitude n'étant pensée que
sous la juridiction de la causalité).
Or, à l'âge classique, trois événements
intellectuels majeurs viennent bouleverser le paysage scientifique
:
- la naissance d'une science nouvelle de la nature, mathématisée
au moins en principe (sa mathématisation effective prenant
en fait plus de temps) ;
- le déplacement du visible, lié à la découverte
d'instruments (microscope, télescope) qui permettent de rapprocher
ce qui échappait aux sens soit par la distance, soit par
la petitesse ;
- le développement d'une science du vivant, qui se pose d'autres
questions que la médecine antique.
Nécessairement, il doit se produire un clivage entre l'effort
pour restituer le texte et la doctrine, et la tendance à
en actualiser les principes, ou réciproquement, à
en utiliser les schémas pour déchiffrer les nouveaux
phénomènes.
2) Le rapport à la politique : ici aussi, l'épicurisme
antique n'est peut-être pas aussi monolithique qu'on veut
bien le dire ; certes, il s'agit de vivre caché plutôt
que de se jeter dans la course aux honneurs et au pouvoir (que Lucrèce
compare à l'effort incessant et vain de Sisyphe) ; mais cela
n'empêche pas de construire une théorie du droit et
de la société, et on sait que nombre d'hommes politiques
romains se sont réclamés de l'épicurisme sans
pour autant abandonner leur activité au sein de la Cité.
Toujours est-il que la tradition a plutôt retenu l'apolitisme
comme figure centrale et c'est là que l'activisme des Lumières
sera tenté de modifier l'héritage pour rendre, par
exemple, la critique de la religion plus militante ; il est vrai
que les philo-sophies affrontent alors des Églises et non
plus seulement une mythologie. Des accents différents caractérisent
dès lors le combat contre la superstition et, surtout, alors
même que les textes les plus fougueux de Lucrèce ne
font appel qu'à une libération individuelle des craintes
et des illusions, désormais la critique épicurienne
peut se voir appelée au service d'une mise en cause des institutions
qui diffusent la superstition.
3) Libertinage et hédonisme. Longtemps, ce furent les adver¬saires
qui voulurent identifier le Jardin au seul culte de la volupté,
entendue comme plaisir déréglé. Les rigoureuses
distinctions d'Épicure entre plaisirs naturels et nécessaires,
plaisirs naturels et non nécessaires, plaisirs non naturels,
n'avaient guère été enten¬dues de la tradition
qui le plus souvent avait réduit son éthique à
une caricature. La fin du 17e siècle et le 18e siècle
voient apparaître un phénomène nouveau : le
développement d'un hédo¬nisme libertin qui se
réclame, explicitement ou implicitement, d'Épicure.
On aurait tort de se contenter de crier simplement au contre-sens.
C'est un contre-sens, effectivement, mais il n'est pas inutile de
se demander quelles circonstances de l'histoire intellectuelle et
de l'histoire des sensibilités ont pu le produire et lui
conférer un semblant de légitimité : la critique
des justifica¬tions religieuses de la morale ascétique,
la façon très libre dont les épicuriens abordent
les questions sexuelles (la fin du livre IV de Lucrèce en
témoigne), la dénonciation de la téléologie
- autant de points d'ancrage par lesquels les conceptions libertines
pouvaient s'inventer une continuité imaginaire avec une réflexion
sur le plaisir pourtant fort différente. Quant à la
prétendue condamnation épicurienne de la poésie,
on sait qu'elle ne portait que sur le rôle de l'illusion :
Philodème et Lucrèce avaient montré par leur
exemple la possibilité d'une esthétique du Jardin.
Il faut d'abord connaître les sources. Comme
le rappelle Emmanuel Bury, le 16e et le 17e siècles ont travaillé
à établir les textes et à les rendre disponibles
; les Lumières reprennent leurs résultats : Gassendi
et Ménage pour Diogène Laërce, Lambin et Creech
pour Lucrèce ; à quoi il faut bien sûr ajouter
les éditions de Cicéron. Le 18e siècle demeure
d'ailleurs un peu en retrait (ses éditions reviennent à
un texte qui n'est pas le meilleur ; on a pu parler parfois de «
l'intermède obscur des Lumières » entamé
par Meibom) mais il cite les corrections des autres. Les références
semblent se limiter à ces ouvrages classiques : c'est seulement
avec les grands travaux du 19e siècle (Lachmann, Usener)
que le champ des sources s'étendra ; quant aux fragments
découverts à Herculanum au milieu du siècle,
ils ne sont vraiment exploités qu'au siècle suivant.
Enfin les traductions (de Batteux et Chauffe-pie pour Diogène
Laërce, de Parrain des Coutures et Lagrange pour Lucrèce,
de Fabre d'Olivet pour le De natura deorum) autorisent un accès
même à ceux qui ne maîtrisent plus assez les
langues classiques. Il ne faut pas non plus négliger le fait
qu'une traduction crée un effet d'actualité, propose
des interpréta¬tions, met en lumière un aspect
plus qu'un autre...
Après les sources, les instruments de travail : Deslandes
com¬mente de façon concise les textes d'Épicure
rapportés par Diogène Laërce et se fonde aussi
sur Lucrèce et les exposés de Cicéron et Sénèque.
Il marginalise la vie d'Épicure par rapport à l'œuvre,
libérant ainsi l'atomisme des imputations biographiques :
une page est donc tournée depuis les combats de Gassendi.
Il souligne l'importance accordée à la religion par
Épicure. Il réduit la canoni¬que aux «idées
anticipées». Le point de départ de la morale
est la tendance au plaisir, mais il insiste plus qu'Épicure
sur le «crime » de ceux qui en abusent et sur les nécessaires
sacrifices à l'ordre général. Comme le montre
Henry Deneys, Deslandes ne s'abstient pas de considérations
moralisantes : il refuse ce qui dans cette mécanique atomistique
prive de réalité toute notion de transcendance ou
de Providence.
Fontenelle, Diderot, les « Idéologues » : de
l'astronomie aux sciences de la vie, on peut analyser comment les
thèmes épicu¬riens réapparaissent lorsque
les hommes des Lumières abordent l'explication scientifique
du monde, et, en même temps, à quel point ces thèmes
sont transformés et transposés en fonction de l'évolution
des pratiques scientifiques du début à la fin du siècle.
L'épicurisme, dans les Entretiens sur la pluralité
des mondes de Fontenelle, se trouve disséminé : jamais
thématisé pour lui-même, éclaté,
et rendu ainsi d'autant plus efficace peut-être. Il a pu être
dissimulé par la présence d'arguments apparemment
finalistes, mais à y regarder de près, comme le fait
Christophe Martin, leur situation dans l'écriture en limite
considérablement la portée. Car soit ils sont placés
dans la bouche de l'interlocutrice qui n'est pas porte-parole de
l'auteur, soit ils sont repris ironique ment (comme c'est parfois
le cas chez Lucrèce lui-même), soit ils sont exagérés
d'une façon qui laisse surtout place à une thématique
du hasard. La pluralité des mondes est un thème épicurien
; certes, il n'est pas repris dans le sens que lui donnait Épicure
: les mondes sont ici visibles les uns aux autres et non pas reconstitués
seulement par raisonnement. C'est là qu'il faut faire la
part de la nouvelle physique et d'une astronomie disposant désormais
d'instruments qui rendent visible l'invisible.
Gerhardt Stenger montre comment Diderot hérite de Gassendi
l'idée de molécule : il a trouvé dans son épicurisme
restauré une base sur laquelle édifier son nouveau
matérialisme. Il « coupe le cordon ombilical »
avec l'atomisme antique, sans reprendre évidemment la conciliation
avec le créationnisme et la Providence tentée par
Gassendi. La découverte des germes ne réfute pas l'épicurisme,
elle lui permet de s'intégrer dans un matérialisme
plus moderne, grâce au remplacement de l'atome par la molécule,
héritée de Gassendi plus que de Buffon.
L'Idéologie, rappelle Marianna Saâd, se construit dans
un rap¬port constant à l'épicurisme ; elle retient
le fait que toute connais¬sance s'appuie sur la sensation ;
le lien qu'elle affirme entre le physique et le moral dans l'homme
s'appuie sur la légende de l'intérêt de Démocrite,
prédécesseur d'Épicure, pour l'étude
de la mélancolie ; la doctrine de Volney, Cabanis et Destutt
est un des premiers lieux où s'élabore une anthropologie
matérialiste mais c'est la médecine plus que la physique
qu'ils donnent pour base au matérialisme. Surtout : pour
les Idéologues, la science de l'homme sert moins à
guérir les terreurs individuelles qu'à élaborer
une politique. Loin de vivre caché, il s'agit d'améliorer
la société ; si sur la sensation et le plaisir se
fonde le bonheur, ce bonheur doit être plus le résultat
d'un projet politique que d'une recherche individuelle.
S'il fallait choisir une rubrique philosophique pour situer et classer
les œuvres majeures des Lumières, ce serait la Morale,
la « philosophie morale » qui s'imposerait. C'est dans
ce cadre commun aux sagesses antiques et aux Philosophies du 18e
siècle qu'interviennent emprunts et évolutions qui
modifient considéra¬blement la figure de l'épicurisme
de la tradition.
Jean-Charles Darmon interroge la prétendue superficialité
de l'épicurisme de Saint-Evremond. L'existence sous le règne
du divertissement, le refus de l'excès de réflexion,
l'opacité du moi à lui-même (menacé par
l'ennui et sans cesse appelé vers Tailleurs) composent une
conception de l'homme de la modernité foncièrement
différente de la sagesse antique. Elle découle d'une
problématique qui réévalue systématiquement
le rôle de l'imagination dans l'esprit et commande à
une pratique de l'écriture accordée à cette
théorie de l'imagination. On le vérifie dans les jugements
de Saint-Évremond à propos de la comparaison académique
Raci¬ne/Corneille, dans le contexte d'une recherche de l'expressivité
des passions. Saint-Évremond lie ainsi le plaisir à
l'admiration et disqualifie la théorie esthétique
aristotélicienne de la catharsis, qui contribue, selon lui,
à une « effémination du sentiment ». L'admiration
suscitée par le spectacle des valeurs héroïques
dans la tragédie cornélienne réactive dans
l'imaginaire une forme de virtù inactuelle.
Les références à l’épicurisme
antique ou moderne sont fréquen¬tes dans l'œuvre
de Anthony Ashley Cooper, Lord Shaftesbury (1671-1713). Françoise
Badelon analyse les différentes argumen¬tations de l'auteur
à propos de l'enthousiasme et de l'analyse de la vertu. Elle
y repère un traitement « dialectique » subtil
de l'hédonisme épicurien antique. Si la référence
épicurienne permet d'apercevoir l'opposition des divers courants
en philosophie morale, la critique aiguë par l'auteur du nominalisme
moral des épicuriens modernes, Hobbes et Locke, rassure le
lecteur inquiet des risques d'athéisme. D'autre part, la
référence à Épicure et surtout à
Lucrèce permet, comme on le voit dans la Lettre sur l'enthousiasme,
de comprendre et de repousser les fureurs reli¬gieuses du 17e
siècle.
Le matérialiste La Mettrie se demande comment l'homme comme
machine (donc sans libre-arbitre, sans soi, sans normes) peut énoncer
une éthique. Francine Markovits montre que celle-ci s'effectue
en référence à Épicure, dans le paradoxe
d'une écriture multiple, où - de La Volupté
à L'Art de jouir - l'éloge de la sensualité
passe par le « plaisir du texte », mais aussi par les
effets de déplacement du moi. La division du sujet permet
de penser l'ego selon une éthique de l'inconstance.
Nicholas Cronk analyse le rapport double du jeune Voltaire à
l'épicurisme. D'une part, Voltaire se place sous l'égide
du poète néo-épicurien Chaulieu et pratique,
dans ses poésies de jeunesse, un épicurisme mondain
rassurant ; d'autre part, il fait circuler des Épitres manuscrites
clandestines (Epître à Uranie, Epître à
Madame de G***), beaucoup plus subversives. Dans celles-ci s'expriment
à la fois une défense du plaisir, l'opposition plaisir/religion,
une mise en doute de l'existence de Dieu et une référence
à la loi naturelle. Les grandes questions politiques et morales
qui seront centrales dans l'œuvre de Voltaire (l'origine de
la superstition et du fanatisme) prennent leur source dans cette
variation littéraire sur l'épicurisme.
Épicure et Lucrèce analysaient le mécanisme
fantastique de certains produits pathologiques de l'imagination
et de la passion. Il est abusif d'étendre leur critique de
l'imagination délirante aux œuvres littéraires
ou artistiques (l'auteur du De rerum natura est poète !).
En tout cas, le néo-épicurisme des modernes - ce qu'on
propose de nommer par hypothèse l'« épicurisme
litté¬raire » - a stimulé l'émergence,
à la faveur de la crise des genres classiques, de modes d'écriture
et de narration originaux, irréguliers, voire subversifs.
Comme le montre Jean Salem, l'analyse des Égarements du cœur
et de l'esprit de Crébillon fils dévoile les rapports
complexes que le libertinage entretient avec l'éthique épicurienne.
L'anthro¬pologie du roman ne connaît que la sexualité
et les conventions de la « politesse », qui voilent
vainement celle-ci. Cette tradition hédoniste, en même
temps que rationaliste et critique, se traduit par de véritables
réminiscences des enseignements d'Épicure et de Lucrèce
: la volonté est identique aux pulsions ; les désirs
infinis sont insatiables ; la passion est une agitation pathologique
et le commerce des femmes, un délire imaginatif, un aveuglement
et un divertissement de l'ennui. Il reste la ressource de savoir
utiliser le moment opportun (kairos), notion d'origine médicale
qui désigne par extension l'utilisation par le libertin du
trouble de la personne désirée. Puisque le sexe et
l'intérêt sont les principaux ressorts des actions
humaines, il y a, pour le romancier-philo¬sophe, un abus dans
les mots relatifs au sentiment amoureux « platonique »
et à la vertu : ils sont vides ou mensongers. Senti¬ment
platonique et vertu sont traités par Crébillon comme
de simples préjugés.
L'exemple de l'œuvre de Marivaux est symptomatique, estime
Anne Deneys-Tunney, d'un rapport compliqué, secret, d'hommes
de lettres d'après la Régence à la philosophie
néo-épicurienne dont ils ne font pas officiellement
profession. Bien qu'elle oppose la science du cœur humain des
« beaux esprits » au discours philosophique ou théologique
institué, une pensée du plaisir tra¬verse toute
l'œuvre de Marivaux, des romans au théâtre jusqu'aux
théories des Journaux. Mais l'analyse de la recherche «
épicu¬rienne » des plaisirs est solidaire d'une
conception du primat du cœur, d'inspiration pascalienne et
malebranchiste, étendue à la critique de la vanité
et des masques sociaux et moraux. Dans la comédie La Dispute
le plaisir a le rôle central dans la psyché des personnages,
livrés à des sensations discontinues et obscures.
Finalement, l'inquiétude infinie de l'altérité
et de Tailleurs (for¬mules d'inspiration augustinienne, qui
se superposent à la démystification épicurienne
des passions) gouverne les « déclinai¬sons »
sentimentales. Cette dramaturgie irrégulière suscite
une esthétique moderne de la surprise et de la nouveauté.
Sade n'a pas lu Épicure et exploite, comme le montre Caroline
Warman, l'épicurisme philosophique des D'Holbach, Helvétius
et Buffon et surtout le stéréotype d'un Épicure
débauché. Le système sadien radicalise les
thèses principales de cet épicurisme ambiant, de façon
à provoquer le lecteur à autre chose qu'une réflexion.
Il étend systématiquement le modèle atomistique
au composé humain et aux relations de sexe : les notions
mécaniques de choc, d'action sur des sens passifs et de pénétration,
d'inégalité de la puissance et de la capacité
de sentir des individus sont ainsi dotées d'une signification
pornographique. Si le plaisir est la force motrice de tout l'univers,
la théorie de la rencontre violente des éléments,
appliquée à la sensibilité, doit se traduire
en actions agressives, génératrices de douleur et
étrangères à tout contrat.
Casanova s'est constamment désigné comme un hédoniste
épi¬curien, voyant en Épicure un philosophe du
vivre plutôt que du professer. Comme le montre Branko Aleksic
il tente de rétablir en une unité dynamique le lien
qui unit pensée philosophique et autobiographie (ou histoire
publique et privée). Celle-ci est vouée à la
recherche du plaisir sensuel, à la recherche d'un accord
entre volonté, actions et raison, Casanova ne cessant de
citer comme maxime directrice de sa conduite, maxime authentique-ment
épicurienne : « La véritable volupté
ne doit jamais devenir nuisible ». L'ensemble des œuvres
de Casanova peut être ainsi découpé en trois
ensembles qui correspondent grosso modo au parcours édicté
par Épicure : savoir physique, prescriptions éthi¬ques,
ataraxie.
Le best-seller érotique, Histoire de Dom Bougre, portier
des chartreux, prône un épicurisme radical, voire un
matérialisme contestataire, comme le montre Jean Mainil.
Au nom d'une loi naturelle dans sa première simplicité,
y sont prônés l'inceste et l'homosexualité,
mais cette théorisation d'une morale naturelle subversive
n'aboutit pas dans le roman. En effet, l'inceste comme la sodomie
sont finalement marginalisés, voire raturés dans l'his¬toire,
où on assiste à un retour aux pratiques sexuelles
conventionnelles. À ceci s'ajoute dans le roman une thématique
de l'obscu¬rité, qui rend ambigu et problématique
le rapport du héros au plaisir.
L'épicurisme antique avait été diffamé
à cause de sa négation de la Providence divine (spécialement
par les stoïciens, comme l'a démontré Gassendi
dans le De vita Epicurï) ; mais il échappait à
ses censeurs que les épicuriens anciens ne s'étaient
guère souciés d'articuler critique de la superstition
et dénonciation de la tyran¬nie. Le domaine religieux
et le domaine politique demeuraient le plus souvent séparés
dans la doctrine du Jardin. En revanche, certains des philosophes
du 18e siècle (mais non pas tous) affron¬tés à
ce qu'ils ressentaient comme la domination écrasante de l'Église
et de la monarchie, accentuent la dimension militante de l'épicurisme
et l'engagent, à leurs risques et périls, dans des
controverses visant la complicité des religions et du despotisme
politique.
Ann Thomson revient sur la polémique qui a lieu en Angleterre
au tournant du siècle sur la nature de l'âme et son
immortalité. On situe d'habitude cette polémique dans
le double contexte de l'héritage de Locke et de l'opposition
entre les théologiens newtoniens et leurs adversaires déistes,
panthéistes et athées. Mais les enjeux en sont plus
divers et les contemporains y ont vu une reprise de thèmes
épicuriens. Ceux-ci sont enchevêtrés à
d'autres arguments : les thèses moralistes de Layton et Coward
s'appuient non seulement sur l'Écriture, mais aussi sur les
travaux des physiologistes et notamment ceux de Willis.
Abraham Andersen se demande comment, à rebours de ce qu'enseignait
la tradition, l'épicurisme a pu devenir une attitude révolutionnaire,
du Traité des trois imposteurs à l'œuvre de Hume.
En unissant la critique cartésienne des préjugés
des sens à un empirisme de surface, Pierre Bayle enseigne
aux Lumières comment mettre l'épicurisme revu par
Gassendi au service de la modernité. La doctrine du Jardin
sera ainsi remplacée par un « épicurisme public
» qui engagera violemment la lutte contre la superstition
et la transcendance.
La haine est souvent révélatrice ; même si ses
amalgames sont brutaux, ils ont l'intérêt d'insister
sur des reprises et des héritages que la complexité
des paysages intellectuels estompe parfois. Sylviane Albertan-Coppola
rappelle comment le « concert des anti-Philosophes »
a dénoncé tout au long du siècle le lien entre
épicurisme et philosophie des Lumières. Le cardinal
de Polignac, le janséniste Chaumeix et l'apologiste Bergier
repèrent ces filiations, qu'ils prennent trop vite pour des
identités. Leur polémique permet au moins de vérifier
à quel point (modèle ou miroir) Épicure fut
mêlé dans sa postérité aux combats des
Lumières.
Les études ci-dessous ne prétendent pas dresser un
bilan exhaustif de l'épicurisme des Lumières ni rivaliser
avec la somme remarquable de Robert Mauzi, L'Idée du bonheur
dans la littéra¬ture et la pensée françaises
du 18e siècle (Paris, 1960), mais elles témoignent,
suivant la variété de leurs points de vue, du dynamisme
nouveau de l'épicurisme du 18e siècle - lié
au déve¬loppement des sciences de la vie, de l'Histoire
et de la critique des religions révélées.
Remarquable est la variété des modes littéraires
d'expression philosophique des Shaftesbury, Fontenelle, Marivaux,
Diderot, etc. Dans les échanges qui se généralisent
entre philosophie et littérature, roman, dialogue, satire,
récit de voyage, genre épistolaire se montrent capables,
à la faveur du discrédit des formes littéraires
classiques, de susciter des philosophies inédites, dont l'appartenance
doctrinale est parfois presque indécidable.
Il apparaît, en tout cas, que toute une dimension de la modernité
s'est constituée en relisant et en interprétant les
philosophies antiques, spécialement mais non exclusivement
l'épicurisme. L'utilisation de fragments empruntés
à ce dernier est comme une pierre pour construire d'autres
pensées bien différentes et qui cherchent à
répondre à des questions tout autres que celles pour
lesquelles les Anciens les avaient conçues.
Pierre-François MOREAU et Anne
DENEYS-TUNNEY
Notes
1. On a d'ailleurs pu remarquer que cet effort même éloigne
parfois du sens du texte en le recouvrant de commentaires qui construisent
un nouveau sens en fonction des préjugés des éruditsv
Voir Jean Bollack, Mayotte Bollack, Heinz Wismann, La Lettre d'Épicure
(Éditions de Minuit, 1971) ; Jean Bollack, La Pensée
du plaisir (Editions de Minuit, 1975).
2. Voir Olivier Bloch, La Philosophie de Gassendi. Nominalisme,
matérialisme et métaphysique (La Haye, Martinus Nijhoff,
1971). Gassendi, Vie et mœurs d'Épicure, trad. et préface
Sylvie Taussig (Alive, 2001).
3. Howard Jones, The Epicurean Tradition (Londres et New York, Routledge,
1989) ; Jean-Charles Darmon, Philosophie épicurienne et Littérature
au 17e siècle en France (P.U.F., 1998). Th. Franklin Mayo,
Epicurus in England (1650-1725) (Southwest Press, 1934) ; Jean Salem
(éd.), L'Atomisme aux 17' et 18e siècles (Publications
de la Sorbonne, 1999) ; Egidio Festa, Vincent Jullien, Maurizio
Torrini, Géométrie, atomisme et vide dans l'école
de Galilée (E.N.S. Éditions, 1999).
4. Voir P. H. Schrijvers, Lucrèce et les sciences de la vie
(Brill, Leyde, 1999).
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