
Table des matières
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1- Numéro spécial : LUMIÈRES
ORIENTALES
Françoise BLÉCHET : Présentation. " Ex
Oriente Lux ", p. 5
Où commence l'Orient ? Pays ou aires
culturelles :
Stefan LEMNY: Approches roumaines de l'histoire ottomane, p. 23
Raymond KÉVORKIAN : Les débuts de l' orientalisme
en France et les études arméniennes, p. 37
Marie-Anne CHABIN : Moscovie ou Russie ? Regard de Joseph-Nicolas
Delisle et des savants français sur les Etats de Pierre le
Grand, p. 43
Frédéric HITZEL : Les Jeunes de langue de Péra-lès-Constantinople,
p. 57
L'Orient scientifique. Une république
des lettres orientale :
Gérald DUVERDIER: L'orientalisme piétiste en Prusse
et en Russie, p. 71
Francis RICHARD : Jean-Baptiste Gentil, collectionneur de manuscrits
persans, p. 91
Florence D'SOUZA : À la recherche de textes indiens, p. 111
Pierre-François BURGER : Jean-Louis Asselin, agent consulaire
et collectionneur de manuscrits orientaux, p. 125
Bruno NEVEU: La Chine en Europe, p. 135
Représentations, filiations, interprétations
:
Sarga MOUSSA: Le Bédouin, le voyageur et le philosophe, p.
141
Jacques PROUST: Le squelette voyageur, p. 159
Ahmad GUNNY : Le Traité des trois imposteurs et ses origines
arabes, p. 169 Jacques DUPRILOT : Les fantasmes orientaux d'un fermier
général: la Zaïrette de La Poupelinière,
p. 175
Sylvie de TURCKHEIM-PEY: L'Orient et la numismatique, p. 195
Denise BRAHIMI : A propos du Divan de Goethe. La lumière
vient de l'Orient, p. 213
2- Mélanges
Inédits
CRÉBILLON fils: Trois lettres à Mme de Graffigny,
présentées par Vera L. GRAYSON, p. 223
D'ALEMBERT : Lettres à Cramer, présentées par
John PAPPAS, p. 229
BERGIER: Lettre à l'abbé Pralet (1774), présentée
par Guy BESSE, p. 259
Histoire :
Claudine NÉDÉLEC : Le Rat du Châtelet, p. 267
Gilles DUVAL: Hannah More: 1789 : une révolution pour la
littérature de colportage ? , p.277
Condorcet et les assignats. Présentation par Marcel DORIGNY,
p. 289
1. Manuela ALBERTONE : Les fondements d'un refus (1789-1791), p.
291
2. Jean-Nicolas RIEUCAU : Défaillance instrumentale et défiance
généralisée. Le débat de 1790, p. 301
3. Marcel DORIGNY et François HINCKER : Le ralliement aux
assignats. Étapes et modalités (1791-1792), p. 315
Yves BÉNOT : L'esclavagisme dans la 4e édition de
l' Histoire des deux Indes (1820-1821), p. 325
Histoire des idées :
Jean-François BAILLON : Les manuscrits religieux de Newton
et leur occultation, p. 337
Erica MANNUCCI : " Malheur aux faibles! " Condamnations
de l'oppression des animaux, p. 353
Littératures :
Caroline FISCHER: L'Arétin en France, p. 367
Magali SOULATGES: Idoménée de Fénelon à
Crébillon père. Du statut ambigu donné à
l'expérience tragique, p. 385
Carole DORNIER : Opinion et public dans les Considérations
sur les murs de Duclos, p. 397
Yves JUBINVILLE : Théâtre et cafés à
Paris, p. 415
Philip ROBINSON: Les vaudevilles, un medium théâtral,
p. 431
Guy David TOUBIANA : Casanova acteur ou les vertiges de l'illusion,
p. 449
Margareta BJÖRKMAN : Rétif de la Bretonne en Suède,
p. 455
Jacques MISAN-MONTEFIORE : La poésie italienne à la
fin du 18e siècle et au début du 19e dans les revues
françaises de la Restauration, p. 471
Arts :
Humphrey WINE : Les peintres de l' Académie et leurs familles,
p. 483
François JACOB: Philidor, une éthique de l'écoute,
p. 52
Documentation :
Jean STAROBINSKI : Rousseau sans peine et en cartes postales, p.
541
Notes de lecture : Index alphabétique
des notes de lecture, p. 691
Erratum pour une note de lecture du n° 27, p. 697
Livres reçus : p. 698
Correspondance :
Madeleine FABRE : L'hommage à Jean Fabre en Pologne, p. 701
Jacques GURY : Sur les Fragments du dernier voyage de La Pérouse,
p. 702
Règles pour la présentation
des articles : p. 704
Summaries of the articles (avec la
collaboration d'Ann THOMSON)
Introduction
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PRÉSENTATION
EX ORIENTE LUX
Sicut lux aurorae Oriente sole... (II Rois, 23.4)
Avec l'empire ottoman, la France établit des relations diplomatiques
privilégiées par la signature en 1536 des fameuses
capitulations entre François 1er et Soliman le Magnifique,
qui s'accompagnaient de garanties économiques et commerciales
en faveur des Français. François 1er aurait fait porter
une bague au Grand Turc comme un appel au secours au lendemain du
désastre de Pavie, mais cette péripétie romanesque
ne doit pas occulter le génie politique qui avait su forger
ce traité, considéré par Michelet comme un
événement immense. Un nombre croissant de diplomates,
marchands, missionnaires, aventuriers et savants, allèrent
vers l'Orient. Ce terme suscite alors une interrogation sur l'espace
et le temps, évoque des contrées indécises,
un continent flou, un lieu géographique mal défini,
aux frontières peu nettes: du plus Proche à l'Extrême,
où commence l'Orient ? Des Echelles du Levant, de l'empire
ottoman, de Constantinople jusqu'à l'Inde et la Chine. Du
mythe au vrai, de l'imaginaire à la connaissance, de l'exotisme
à l'érudition, c'est un continent mystérieux,
parfois vécu et souvent rêvé, à peine
évoqué par des fictions littéraires et quelques
relations de voyages authentiques. Orient polysémique dont
les significations différentes ne s'opposent pas les unes
aux autres: " l'Orient peut rester lieu de dépaysement
tout en étant objet de connaissance " . Quelques esprits
curieux du l8e siècle voulurent porter plus loin le regard
et ont tenté avec honnêteté de connaître
d'autres peuples, d'autres langues, de découvrir d'autres
modes de vie et de pensée. C' est sur cet Orient appréhendé
par des Européens au 18e siècle que nous allons insister.
Français et Européens s'y rendaient alors plus nombreux
que les Orientaux en Europe, et il faut constater alors un certain
déséquilibre dans la découverte réciproque.
Le but de ces contacts, la quête de ces voyageurs sont complexes:
certains animés d'une curiosité primaire, profiteurs
et marchands pratiquant tous les commerces, religieux et missionnaires
sincères ou manipulateurs, conquérants arrogants ou
seulement avides de savoir, hommes de terrain et savants de cabinet.
Déjà Richelieu, Mazarin, Séguier, Louis Picques,
gardien de la Bibliothèque Mazarine, étaient amateurs
de livres orientaux. Au 18e siècle, de nombreuses bibliothèques
privées, comme celle de Voltaire, possèdent la Bibliothèque
orientale de d'Herbelot, les voyages de Tavernier et de Chardin
qui côtoient les lettres édifiantes et curieuses des
jésuites missionnaires.
L' orientalisme est un regard occidental porté par les Européens
sur le monde musulman et asiatique. La thèse d'Edward W.
Saïd a obligé tous les chercheurs sur l'Orient à
sonder leurs arrière-pensées, réexaminer l'
optique de leurs travaux et rechercher une autre définition
de l'orientalisme. L'Occident avait trop souvent porté un
regard dominateur sur les peuples et les coutumes de l'Orient. On
préfère désormais plutôt les termes d'études
orientales ou études des langues et civilisations orientales.
Pour nous, chercheurs dix-huitiémistes, il est particulièrement
difficile en ce domaine, à travers deux siècles d'histoire
coloniale, de retrouver l'esprit des hommes des Lumières
pour approcher l'reuvre de ces premiers savants orientalistes.
Colbert avait décidé de former des interprètes
ou drogmans qui serviraient les intérêts politiques
et économiques de la France et resserreraient les liens avec
la Sublime Porte. Il ouvrit la voie des études orientales,
en premier lieu, par la création à Constantinople
de l'Ecole des " Jeunes de langue " en 1669 qui revivra
dans l'Ecole des langues orientales dont on a fêté
en 1995 le bicentenaire . Il encouragea, en second lieu, des savants
philologues, géographes, astronomes, botanistes, à
prendre la route de l'Orient qu'il avait indiquée et à
en rapporter des informations, cartes et récits. Une République
des Lettres orientale émerge de leurs. premiers travaux :
traductions, instruments de travail, grammaires et dictionnaires.
Enfin, dans un souci de collectionneur qui confondait parfois la
Bibliothèque du Roi avec la sienne propre, il demandait en
même temps à ces émissaires de rapporter des
manuscrits, livres, médailles, antiquités, objets,
curiosités bien choisies. Ce troisième objectif conduisit
à une politique d'acquisition dynamique et intelligente,
poursuivie par les successeurs de Colbert qui formèrent de
véritables rabatteurs spécialisés, des antiquaires
qui, à leur retour, continuaient leurs recherches sur des
textes qu'ils étaient parfois allés quérir
eux-mêmes. Leurs envois furent à l' origine du très
riche fonds oriental de la Biblio- thèque Nationale, dont
637 manuscrits orientaux entrés en l732 avec la Colbertine.
Colbert contribua donc à la mise au jour d'un Orient scientifique
dont la place grandit à côté de l'Orient fabuleux
des conteurs et des poètes.
Le 18e siècle s'ouvre sur ce bilan positif avec le succès
éclatant des Mille et une nuits traduites par Antoine Galland
pendant ses heures de loisir et publiées à partir
de l704, et le succès presque égal des Mille et un
jours de son frère ennemi François Pétis de
la Croix. Galland, continuateur de d'Herbelot dont la Bibliothèque
orientale avait paru en 1697, réunissait toutes les expériences
du savant et de l'homme de terrain puisqu'il rapporta aussi des
manuscrits de ses expéditions au Levant. Le cadre chronologique
de l'orientalisme au siècle des Lumières est délimité
au début du siècle par ces uvres magistrales
et, à l'autre bout, par la Révolution qui reconnut,
avec Langlès, l'intérêt scientifique pour l'Orient
qui culmina avec l'expédition d'Egypte . Le traité
de Passarowitz en 1718 confirma le recul de l'empire ottoman qui
céda des territoires aux Habsbourg et modifia ses relations
avec l'Occident: fin de l'indifférence et du repli sur soi.
Le grand vizir du sultan Ahmed III voulut renouer des liens qui
s'étaient distendus et arrangea avec Bonnac, l'ambassadeur,
le voyage en France d'un personnage de marque de la Sublime Porte.
Mehmet Efendi, trésorier du Grand Seigneur, fit une entrée
brillante en 1721 avec une suite de quatre-vingts personnes dans
le Paris de la Régence qui manifesta enthousiasme et curiosité
à sa vue : scène peinte par plusieurs artistes dont
Charles Parrocel et Pierre-Denis Martin (voir l'illustration en
couverture du présent numéro). Evénement exceptionnel
représenté aussi par des médailles, par des
tapisseries des Gobelins (1' ambassadeur ottoman avait beaucoup
admiré cette manufacture) et abondamment commenté,
chansonné même.par les contemporains et les chroniqueurs
; Saint-Simon, Mathieu Marais, Barbier et Jean Buvat firent le récit
des cortèges, des cérémonies et de l'audience
donnée
par le roi aux Tuileries. De son côté, le dignitaire
ottoman donna à ses compatriotes une relation de son voyage
en France , expérience restée unique par ses répercussions,
dont le succès compensait la déconvenue de l'ambassade
de 1715. Il y relatait sa visite de Bordeaux, Toulouse, Versailles,
la grande machine de Marly; à Paris, il vit l'Observatoire,
la Bibliothèque, le Jardin du roi, le cabinet de curiosités
de Pajot d'Onsembray, dîna avec les frères Geoffroy,
académiciens, s' étonna devant l'Opéra et la
musique. Ce fut, avec " les sciences ", le sujet de conversation
que l'ambassadeur turc et son fils abordèrent avec le Bibliothécaire
du roi, l'abbé Bignon, qui obtint d'eux une audience, et
reçut en cadeau une liturgie grecque et deux livres arméniens;
Bignon, en retour, lui fit présent d'une édition rare
d'Averroès. Il entretint par la suite une correspondance
avec le fils de Mehmet Efendi, Zaïd Aga, et, par ses conseils,
eut une part certaine dans la création, à Constantinople,
de la première imprimerie en caractères arabes du
monde musulman qui fut décidée à leur retour
. Bignon était l'ami de Galland, confrère de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, et il avait eu l'idée
d'appuyer avec Maurepas, ministre de la Maison du roi, ses missions
d' étude dans le Levant et celles de son autre ami, le botaniste
Tournefort, confrère à l'Académie des sciences,
qui écrivit un journal de son Voyage au Levant et rapporta
un riche herbier. Il était aussi le correspondant du comte
de Marsigli, fondateur de l'Académie de Bologne et associé
de l'Académie royale des sciences, auteur de l'Histoire de
l'empire ottoman. Soulignons la part des Académies dans ces
travaux, Bignon lui-même en assurant la direction pendant
près de cinquante ans. D'autres académiciens travaillèrent
à des dictionnaires, grammaires, traductions sans avoir fait
un seul voyage. Nicolas Fréret appartient à cette
autre lignée de spécialistes qui, depuis le l7e siècle,
devenaient experts en ces langues rares sans avoir jamais quitté
leur cabinet parisien ou l'ombre de leur abbaye, comme Silvestre
de Sacy dont le voisinage de l'abbaye très orientalisante
de Saint-Germain-des-Prés inspira la vocation.
Bignon pensa aussi à enrichir le dépôt qui lui
était confié en s'appuyant sur les ambassadeurs à
Constantinople, Bonnac, puis Villeneuve, les consuls aux Echelles,
comme Pèleran et des voyageurs indépendants, faux
antiquaires et vrais aventuriers. Il entretenait les meilleures
relations avec la Compagnie des Indes logée au Palais Mazarin
à côté de la Bibliothèque. Avec l'assentiment
de Maurepas, Bignon rédigeait avec soin des instructions
spéciales pour les voyages dans le Levant visant à
faire rechercher manuscrits et objets pour enrichir la Bibliothèque
du roi. A ce mémoire, Bonnac répondit en 1720 : "
Je serai votre sous-bibliothécaire à Constantinople...
". A la demande de Bignon, Michel Fourmont composa un aide-mémoire
" des choses qu'il faut faire et des livres qu'on peut avoir
à Constantinople ", avant de prendre la mer avec François
Sevin et l'ambassadeur Villeneuve en 1728 pour une mission d'inventaire
des trésors de la bibliothèque du Sérail et
d'acquisition systématique qui enrichit la Bibliothèque
de 95 volumes persans, turcs et arméniens de valeur . Au
titre des aventuriers, citons seulement les deux marchands marseillais,
Paul Lucas et Guérin, qui, malgré un très honorifique
mais peu lucratif brevet d'antiquaire du roi, ont rapporté
médailles et manuscrits. Lucas a d'ailleurs rapporté
au roi plus de médailles que de livres : nous préparons,
Henri Duranton et moi-même, l'édition de son Voyage.
En 1727, Bignon fit examiner une " feuille d'inscriptions "
envoyée par Guérin, banquier à Marseille, par
le garde du cabinet des médailles, Gros de Boze, et par l'Académie
" pour porter un jugement en plus grande connaissance de cause
" sur cette pièce d'un beau caractère et d'une
parfaite conservation. Soulignons l'apport des Provençaux
et de Marseille, ville privilégiée de la politique
orientale de la France dont la chambre de commerce est l'intermédiaire
obligé pour les relations avec la Porte . A la collecte systématique
s'ajouta la constitution du premier matériel typographique,
car Bignon fit graver, dès 1722, des caractères hébraïques
par le directeur de l'Imprimerie royale, Anisson, et quinze ans
plus tard des caractères chinois avec Fourmont. L'uvre
accomplie ne se réduit pas à un accroissement de collections,
mais ces approches élargissent le domaine scientifique, le
champ de compétence des intellectuels et des institutions
où ils exerçaient leurs talents, ouvrant ainsi l'Académie
et le Collège royal à des disciplines nouvelles, faisant
progresser les sciences auxiliaires de l'histoire (philologie, paléographie,
épigraphie, archéologie), et on peut dire que ces
institutions garderont toujours le goût de l'Orient. Le Régent
approuva la création à la Bibliothèque du roi
de douze postes d'interprètes permanents, dont plus de la
moitié furent affectés aux langues orientales (ces
deux chiffres varieront peu tout au long du siècle). En 1723,
l'Almanach royal note pour la Bibliothèque du roi: "
Pour les langues chinoise, indienne et persienne, mortes et vivantes,
M. de Fienne et Mrs les frères Fourmont, professeurs au Collège
royal. Pour les langues turque et grecque vulgaires, Mrs. Barout
et Jonas ". Pétis de La Croix fut engagé plus
tard pour l'arabe. Viennent ensuite deux interprètes "
pour les langues esclavonne, russe et polonaise, Mrs Gousin et Soyer
". En 1746, sept interprètes sur neuf étaient
orientalistes : Pétis de La Croix, Otter, Ascary , Armain,
jeune de langue, Fourmont, Le Roux et de Guignes. Parmi eux, fait
original, certains étaient des Levantins venus en France,
occupant ainsi les mêmes fonctions que leurs collègues
français : Barout venait d'Alep, Jonas de Constantinople
par l'intermédiaire des cardinaux romains et de la Propagande
de la Foi qui ont joué un rôle dans le recrutement
de ces Orientaux. Gousin venait de Halle, grand centre orientaliste
à cause du renouveau piétiste. Barout et de Fiennes,
fils et petit-fils, Armain, étaient en même temps professeurs
des jeunes de langues comme le furent plus tard, Cardonne, Ruffin,
Venture de Paradis.
Une longue tradition d'étude des langues orientales se poursuivait
dans les autres établissements culturels, l'Académie
des inscriptions comme le Collège royal, dont plusieurs chaires
étaient au service de ces langues; leurs titulaires étaient
aussi membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres
et encore interprètes appointés par la Bibliothèque
du roi. Au Collège, la langue et la littérature arabes
ont été enseignées par Galland qui avait donné
l'exemple du cumul des fonctions, puis par Pétis de La Croix,
de Fiennes, Etienne Fourmont, Jean Otter qui clôt la liste
des agents envoyés par Bignon dans le Levant où il
resta dix ans, enfin un neveu des Fourmont, Le Roux Deshauterayes.
Un mot sur la famille Founnont, exemplaire de quelques dynasties
académiques : les deux frères sont à l'Académie
des inscriptions et au Collège royal, l'aîné
sinologue et hébraïsant, le cadet spécialiste
du Proche-Orient et leur neveu Claude-Louis, voyageur et archéologue.
L'aîné, Etienne Fourmont, professeur royal en arabe,
interprète pour les langues chinoise, tartare et indienne,
membre de la Royal Society de Londres et de l'Académie de
Berlin ; auteur de nombre de discours et mémoires, comme
celui sur " l'utilité des langues orientales dans l'explication
des difficultés mythologiques et historiques " lu à
l'Académie des Inscriptions le 25 avril 1730. En engageant
en 1711 un jeune paysan chinois, Hoang, également sur l'état
de la Bibliothèque, Bignon voulait introduire en France l'étude
d'une langue ignorée jusque-là, et chargea Fourmont
de faire un catalogue des livres chinois et une grammaire chinoise
(Linguae sinarum grammatica}. Le travail élaboré à
grand peine par un demi-savant dogmatique et vaniteux, qui a donné
lieu à nombre d'essais de typographie et d'épreuves
de placards de caractères chinois gravés sous sa direction,
ne combla pas toutes les espérances. Cette grammaire fut
sévèrement jugée et comparée, à
son détriment, à celle du père de Prémare,
d'autant que Fourmont était déjà suspect d'avoir
pillé le travail de Fréret qui, semble-t-il, avait
tiré davantage de profits de ses conversations avec Hoang.
Le cadet, Michel Fourmont, professeur de syriaque et d'éthiopien
au Collège (pour son dernier cours, il existe encore une
affiche imprimée de 1724), s'embarqua avec son collègue
François Sevin pour une mission en Orient au profit de la
Bibliothèque du roi. Mentionnons aussi Claude Sallier, professeur
royal en hébreu, de l'Académie française et
des Inscriptions, garde des imprimés, intime de Diderot qu'il
a aidé pour l'Encyclopédie. Ces académiciens
et professeurs royaux disposaient de droit du Journal des Savants,
des Mémoires de l'Académie et de l'appui de l'Imprimerie
royale pour publier leurs travaux.
L'Orient des artistes rejoignit celui des savants et des érudits,
parfois discrètement érotique, toujours fastueux et
voluptueux. Ce rêve oriental se répandit avant la deuxième
moitié du siècle ; le recueil de cent estampes de
1715, représentant des habits orientaux de différentes
nations du Levant, commandé par le comte de Ferriol, ambassadeur
à la Porte, au graveur Le Ray, faisant figure de précurseur.
La mode gagna la grande peinture dès les années 1730.
Citons quelques exemples: Nattier représenta Mademoiselle
de Clermont au bain et Watteau dessina une suite de onze portraits
de personnages orientaux dont un Persan assis. Carle Van Loo peignit
Le Grand Turc donnant un concert à sa maîtresse (1737),
et des sultanes brodant ou alanguies devant un café, jouant
de la musique, trois tableaux que la marquise de Pompadour plaça
dans son château de Bellevue ; l'une des sultanes aurait même
pris ses traits. Le Genevois Liotard partit pour Constantinople
et exécuta de nombreux portraits durant son séjour
dont le sobre réalisme le fit surnommer le " peintre
turc " et tranche avec le style de ses confrères Boucher
ou Van Loo qui n'ont pas fait le voyage . Mentionnons seulement
les portraits de l'ambassadeur britannique à Constantinople,
Fawkener, protecteur de Voltaire et celui de Gaspard de Pèleran,
consul de France à Smyrne et de sa femme " à
la beauté alarmante " en 1738 : ce diplomate à
l'élégance désinvolte à demi-allongé
sur un divan mais sans mollesse, l'il aigu, en habit Louis
XV , approvisionnait la Bibliothèque en peaux de maroquin
utilisées pour la reliure. Il les importait d'Alep, terme
de la route de la soie ou de Djarbekir à l'est de la Turquie
actuelle, qui possédait les plus belles peaux de couleur
rouge, grâce à une gomme laque teintante particulière
à la région, ce rouge éclatant qui a traversé
le temps. A son tour, Choiseul-Gouffier ambassadeur à Constantinople
sous la Révolution fit peindre une série de costumes
turcs mais s'entoura aussi de savants, comme l'ingénieur
Kauffer qui dressa une carte de la Turquie. Les autres arts comme
le théâtre sont aussi dominés par le goût
et le mirage oriental : les succès européens de Zaïre,
des Indes galantes de Rameau ou Les Trois Sultanes de Favart nous
sont restés pour nombre de turqueries oubliées. Les
arts décoratifs produisirent une multitude de coffres et
cabinets laqués comme les médailliers de Pellerin
revêtus de panneaux de Coromandel, des chinoiseries, des porcelaines
et laques comme celles qui sont mentionnées dans l'inventaire
après décès de Fréret.
L'Extrême-Orient était connu en France par l'ambassade
de Siam reçue à Versailles en 1686 et le récit
de l'abbé de Choisy, suivi en 1691 d'une relation de voyage
de l'académicien La Loubère. D'autre part, les jésuites
en mission en Chine remportaient déjà un fort succès
et établirent des liens serrés entre la Chine et la
France comme le montre Bruno Neveu. Par leur curiosité et
l'intérêt porté à leurs recherches, des
savants restés en France comme Fréret entretenaient
le dynamisme de ces missionnaires si éloignés de leur
patrie et encourageaient leurs travaux. Fréret a étudié
l'uvre des jésuites Le Comte, Bouvet, Fouquet, enfin
Couplet, traducteur de Confucius qu'il rendit ainsi accessible à
l'Europe savante. Avec les missionnaires jésuites établis
à Pêkin et Canton: les PP. Gaubil, Gollet, Parennin,
de Mailla, le père de Prémare à Macao, Fréret
entretenait une énorme correspondance effroyablement complexe,
portant sur l' astronomie (passage des comètes), la chronologie
chinoise, la religion ou la philosophie (querelle des rites) et
il prépara ainsi le développement de la sinologie
en France. Il donna des graines de Chine au Jardin du roi et reçut
de ce pays de précieuses laques. Tous les ans, les vaisseaux
de la Compagnie des Indes apportaient en France une riche moisson
de livres et d'objets chargés par les missionnaires; et Fréret
possédait des actions de cette Compagnie. Deux volumes de
gravures d'instruments scientifiques sur papier de soie de Chine,
accompagnés de textes chinois, provenant de la bibliothèque
de Fréret figurent dans le catalogue de vente de l'astronome
Charles Messier, membre de l'Institut et d'académies étrangères,
et vendus aux enchères en 1817.
A la veille de la Révolution, la France recevait, en 1788,
les ambassadeurs de Tippo Sahib qui visitèrent le cabinet
de curiosités de Sainte-Geneviève, riche en antiquités
orientales, surtout égyptiennes, étudiées par
le comte de Caylus, et cette ambassade eut davantage de succès
que le précédent envoyé turc venu à
Paris en 1742. On prêtait davantage attention aux événements
de la Porte, et le Journal de Hardy enregistrait la proclamation
du nouveau sultan, Abdoul Hamet, le 18 mai 1789. Les représentants
de l'orientalisme savant de la Révolution sont bien mieux
connus que ceux de la première moitié du siècle;
pourtant, leur cursus ressemble beaucoup à celui de leurs
prédécesseurs dont ils ne faisaient que suivre les
traces: ainsi le Marseillais Venture de Paradis, interprète
à la Bibliothèque, puis drogman et consul dans les
villes ottomanes, avant de partir avec Bonaparte en Egypte, auteur
de réflexions sur l'école des Jeunes de langue et
sur l'enseignement des langues orientales qu'il proposait de réformer
et de développer. Il aimait aussi à rappeler l'importance
des manuscrits précieux rassemblés à la Bibliothèque
nationale et les découvertes qu'on pourrait y faire. Il était
aussi ami de Volney, autre orientaliste passionné, et leurs
efforts comptèrent dans la création de la nouvelle
Ecole des langues orientales, héritière de l'institution
des " Jeunes de langues " de Colbert. La Révolution
concrétisa et consacra l'intérêt pour l'orientalisme.
Langlès, conservateur à la Bibliothèque nationale
et professeur de langues orientales, sut attirer l'attention de
la Convention sur l'importance des langues orientales et, avec l'appui
de Lakanal, faire voter la loi du 10 germinal an III (30 mars 1795)
portant création de l'Ecole spéciale des langues orientales
vivantes " près ladite Bibliothèque " afin
de profiter des riches collections orientales qui y avaient été
rassemblées. En 1795, la Bibliothèque put faire état
de soixànte-quinze ans de recherches sur les langues orientales
en liaison avec les autres établissements culturels, autre
raison pour laquelle Langlès plaça la nouvelle école
dans l'enceinte de la Bibliothèque. Les trois premiers professeurs
furent Langlès, Venture et Silvestre de Sacy. Langlès
en fut le premier administrateur ; il joua aussi l'un des premiers
rôles dans les saisies révolutionnaires qui mirent
" sous la main de la Nation " le beau fonds oriental de
Saint-Germain-des-Prés et conduisit cette politique qui accrut
les collections dans des proportions considérables.
Le prosélytisme des révolutionnaires français
les incitèrent même à faire traduire en persan,
par l' interprète Ruffin, des adresses de la Convention au
peuple français,. document rare en lui-même et véritable
trésor linguistique pour la traduction des concepts idéologiques
et politiques français en langue persane . Comme pour leur
répondre, deux interprètes du roi " en sa bibliothèque
" manifestèrent un enthousiasme révolutionnaire
surprenant et prêtèrent en 1791 serment de fidélité
à la Nation, à la Loi et au Roi. Behenan, " prêtre
chaldéen " donna une " preuve de civisme "
comme " français naturalisé " et rendit
hommage à la patrie qui l'avait adopté, et un certain
Chawich faisait à la France devenue sa patrie le sacrifice
de 1800 livres. Il montra des talents littéraires en publiant
une suite aux Mille et une nuits qui le rendit célèbre.
Ces interprètes venus d'Orient avaient succédé
à la génération précédente et
avaient pour collègues les Français de Guignes, Caussin,
Ruffin, Venture . A peine trois ans plus tard, Bonaparte embauchait
tout ce que la France pouvait compter de savants pour son expédition
d'Egypte, en premier lieu les spécialistes des langues orientales,
excepté Silvestre de Sacy qui perpétua une certaine
tradition française du savant de cabinet, voyageur immobile
qui n'a jamais confronté sa connaissance de l' arabe académique
aux idiomes des pays concernés ; il est demeuré le
savant à l' érudition admirable, aux travaux fondateurs
de l' orientalisme scientifique. Mais les grands découvreurs
du 19e siècle sont redevables aux travaux des hommes des
Lumières et aux matériaux rassemblés par plusieurs
générations.
Notre numéro spécial sur les " Lumières
orientales " comporte quinze contributions où on retrouve
l'illustration des principaux thèmes évoqués
ci-dessus. La politique d'ouverture audacieuse inaugurée
par François 1er, puis les instructions des ambassadeurs
de Colbert constituèrent un préalable au développement
des échanges étudiés par B. Neveu, M.-A. Chabin,
F. D'souza, F. Hitzel, R. Kévorkian, R. Richard, S. de Turckheim.
Apparurent d'abord l'Orient des voyageurs, des négociants
puis celui des savants. Après des individus d'exception,
ce sont aussi les institutions qui sont concernées et s'
ouvrent à ces disciplines nouvelles : académies, universités,
collèges, Bibliothèque royale, Imprimerie royale,
Compagnie de Jésus et autres ordres religieux.
Prenons avec eux la route du Levant en faisant étape dans
quelques pays qui séparent la France de la Sublime Porte.
Nous avons vu combien les contours de cet Orient sont difficiles
à dessiner. Plusieurs études sur les pays limitrophes
(Roumanie, Arménie et Russie), précisent leur "
part orientale ". La proximité de l'empire ottoman a
influencé la pensée et l'historiographie de la Roumanie
(S. Lemny).D'illustres représentants de ce pays, les Cantemir,
furent attirés dans la mouvance de ce puissant voisinage.
Dimitri Cantemir, prince de Moldavie, chrétien de culture
occidentale devint, comme sujet du sultan, médiateur de la
culture orientale. Il fut le premier à faire découvrir
à l'Europe l'empire ottoman, la religion et la société
musulmanes, les langues et la musique orientales; son Histoire de
l'empire ottoman remporta un succès européen, fut
largement traduite et diffusée par Antioch Cantemir, son
fils. On peut y lire la décomposition de l'empire et les
illusions perdues de l'auteur de l'ouvrage. Voltaire fit l' éloge
de cet historien et se servit de ses écrits.
Très précoces, les relations entre l' Arménie
et la France (R. Kévorkian) sont marquées par la fondation
d'une imprimerie arménienne à Marseille en 1669 et
l'étude de la patristique orientale. Puis la mission d'acquisition
de l'abbé Sevin fut féconde: de six manuscrits arméniens
à la Bibliothèque du roi au début du siècle,
on passe à un véritable catalogue, dressé par
l'abbé de Villefroy qui proposa à Bignon de fonder
une école de langues orientales chez les bénédictins
de Saint-Germain-des-Prés et devint interprète en
arménien auprès de la Bibliothèque.
Nous touchons presqu'au but en explorant la Moscovie (M.- A. Chabin)
; son changement de nom pour celui de Russie, dû en partie
au géographe Delisle, illustre une profonde mutation. Ces
terres inconnues aux confins de l'Europe et de l'Asie, vaguement
situées sur la route de la Chine représentaient le
bout du monde pour l'Europe occidentale du 17e siècle. Rares
étaient les voyageurs qui s'y étaient risqués
avant 1730 . La visite coup de théâtre du tsar Pierre
le Grand à Paris en 1717 fit découvrir ce pays aux
Français. Joseph-Nicolas Delisle, membre de l'Académie
royale des sciences, y alla en mission d'étude sur ordre
de Bignon qui voulait le progrès des sciences et des livres
esclavons ou russiens, appuyé par Maurepas pour des motifs
politiques. De Saint-Pétersbourg, Delisle fit parvenir en
France des livres, des caisses de plantes, des minéraux,
des cartes. Il était en relation avec de nombreux membres
de la communauté intellectuelle internationale dont Fréret,
son ami. Le père Gaubil de Pékin annonçait,
en 1738, à Fréret resté à Paris, l'arrivée
d'une caisse envoyée par Delisle de Saint-Pétersbourg
contenant .des livres pour lui- même et des lettres pour divers
correspondants d'Allemagne et de France. On ne soulignera jamais
assez l'activité de cette République universelle des
Lettres, indifférente aux frontières et aux nations,
et les inestimables réalisations de ce commerce littéraire
où s'échangeaient nouvelles, livres, cartes et objets.
Fréret défendit l'uvre de Delisle qui fut attaqué
après sa mort et affirma l'importance de ses découvertes.
Les relations entre la France et la Russie distendues après
le voyage de 1717 furent resserrées par cette mission de
27 ans de J. N. Delisle qui resta en Russie jusqu'en 1752.
Pierre le Grand, quand il fit la guerre à la Perse, choisit
la ville d'Astrakhan au carrefour de l'Europe, de la Chine et porte
de l'Inde, pour y installer une imprimerie orientale (G. Duverdier).
Ce fut une des conséquences des relations établies
avec la plupart des pays d'Orient par l'envoi de missions protestantes
par le Collegium orientale theologicum fondé à Halle,
dont l'influence fut immense. Le renouveau protestant en Allemagne
orientale, parti de Halle, imprègne toutes les Eglises orientales
d'une influence piétiste. A titre d'exemple, le roi de Danemark
commandite une mission dans sa colonie de Tranquebar. Le zèle
prosélyte des piétistes en Russie fut complémentaire
de l'action menée en Inde. Les professeurs et élèves
missionnaires de Halle animés par leurs convictions religieuses
répandaient en même temps que les idées piétistes
le goût des langues orientales et le désir d'approcher
des civilisations et des peuples différents. A Halle on enseignait
le russe, l'arabe et le syriaque, on imprimait des psautiers en
grec, syriaque, russe et arabe; en même temps ces activités
développaient aussi des échanges commerciaux .
Nous voici enfin en vue de la Sublime Porte, Constantinople, plus
exactement Péra, où Colbert établit, en 1669,
l'Ecole des Enfants ou Jeunes de langue formés pour servir
d'interprètes, de drogmans (truchements), dans les Echelles
du Levant. Cet enseignement fut ensuite complété à
Paris par les jésuites du collège Louis-le-Grand.
Après une brillante période jusqu'en 1762, l'Ecole
déclina et fut jugée inutile en 1795 mais ne fusionna
avec la nouvelle Ecole des langues orientales qu'en 1873. F. Hitzel
étudie le recrutement, l'activité, les études
et loisirs des drogmans, ces médiateurs de l' orientalisme.
Cette étude complète la belle exposition du Palais
de France d'Istanbul, en mai 1995 .
Puis nous est retracée la carrière de l'un des derniers
jeunes de langue qui fut en même temps élève
de l'Ecole des langues orientales et drogman en Egypte, Asselin
de Cherville. Ce philologue collectionneur élabora un projet
linguistique fondé sur le comparatisme, et on lui doit aussi
l' entrée à la Bibliothèque du fonds Asselin
comprenant grammaires, traités et contes (P. Burger). Un
autre voyageur collectionneur, le capitaine Gentil, a rassemblé
en douze ans de séjour en Inde, à Faïzabad, une
prodigieuse collection montrant un souci d'historien plus que de
bibliophile: composée de manuscrits, de peintures indiennes
de première qualité, d'objets et de monnaies. Il contribua
ainsi à l'enrichissement des collections royales et au développement
des études indiennes en France qui, actuellement, semblent
connaître un dynamisme remarquable (F. Richard).
Les autres Européens qui se lancèrent à la
découverte de l'Inde étaient surtout des jésuites
(Le Gac, supérieur des rnis- sions jésuites en Inde,
Calmette dans le sud, le père Pons à Chandernagor)
qui collectèrent des documents indiens pour le roi, toujours
à l'invitation de Bignon. De leur côté, les
Anglais de Calcutta enrichirent aussi les collections de Grande-Bretagne
d'ouvrages sanskrits, persans et les travaux scientifiques de Colebrook
et Wilson se révélèrent aussi importants que
ceux des jésuites français, excellents philologues.
Ce n'est qu'une étape de la rivalité franco-anglaise
pour la suprématie en Inde qui s'amplifie par la suite. L'inventaire
simplificateur des lois par des administrateurs britanniques et
certains choix des premiers orientalistes aboutirent à la
bipolarisation hindous/musulmans de la société indienne,
en faveur de la thèse sommaire d'une Inde très ancienne,
d'un âge d'or védique, dont la civilisation brillante
aurait été détruite par les invasions musulmanes,
jugement rapide - et arbitraire dont les effets se font encore sentir
(F. D'Souza).
Européens en Chine et Chine en Europe : B. Neveu souligne
l'importance des missionnaires jésuites en Chine et la qualité
de leurs travaux historiographiques qui permirent la découverte
de l'Extreme-Orient par les Occidentaux, découverte parfois
Idéalisée, mais riche de matériaux abondants
sur l' écriture, le calendrier..., sans oublier l'uvre
de religieux missionnaires plus modestes qui deviendront plus proches
du peuple chinois. Il nous offre une bibliographie critique sur
le sujet et montre la voie des recherches à entreprendre.
Une autre contribution consacrée à l'Extrême-Orient
nous propose de suivre la piste et le réemploi d'une gravure
du célèbre De humani corporis fabrica de Vésale
de 1543, grand succès de la librairie humaniste. Utilisée
dans l'Encyclopédie en 1762 puis retrouvée dans un
traité d'anatomie japonais, elle serait parvenue au Japon
par le biais de quelque traduction néerlandaise. Ainsi est
magistralement reconstituée l'odyssée de ce "
squelette laboureur et voyageur " (J. Proust).
Après l'Orient scientifique des savants, des érudits
et des collectionneurs, nous abordons un Orient littéraire,
philosophique et anthropologique: le jugement que porte l'élite
pensante du 18e siècle sur les Bédouins, tantôt
considérés comme un peuple primitif, tantôt
comme le modèle de l'homme libre, sage, hospitalier, frugal
et serein pour l'Encyclopédie ; Boulainvilliers est admiratif,
Montesquieu plus nuancé. Le Bédouin est un héros
païen pour Voltaire, transfiguré par Rousseau (S. Moussa).
Nous terminons par quelques études de cas portant sur un
seul texte ou sur une catégorie de documents. D'abord deux
ouvrages très différents qui n'ont en commun que d'appartenir
à la librairie clandestine puisqu'il s'agit d'un traité
matérialiste et d'une fantaisie érotique orientale:
le Traité des trois imposteurs, livre interdit, et Zaïrette,
imprimée à deux exemplaires pour l'usage personnel
de son auteur, le fastueux fermier général mélomane,
La Poupelinière, mécène de Rameau et ami des
philosophes, dont la personnalité énigmatique mérite
d'être mieux connue (J. Duprilot). Zaïrette évolue
dans un Orient de recomposition, même si son auteur se nourrit
de Chardin et de Tavernier. A. Gunny, auteur d ' Images of Islam
in 18th Century Writings (sous presse), rappelle ici les origines
arabes d'une légende du 10e siècle qui serait à
la source du fameux traité du 18e siècle.
Bien des orientalistes, nous l'avons vu, ne se sont pas limités
au livre et se sont intéressés à d'autres documents,
gravures et objets. C'est par le' moyen des médailles et
jetons que sont évoquées les relations de la monarchie
française avec la Porte, depuis l'ambassade du Siam en 1686,
puis les épisodes de l'activité commerciale de la
Compagnie des Indes française et de ses concurrentes hollandaise
et anglaise, jusqu'à l'arrivée de Bonaparte devant
les Pyramides. Nous voyageons ainsi par l'image et l'objet au gré
des événements qui marquèrent les échanges
entre l'Europe et l'Orient (S. de Turckheim-Pey).
La dernière contribution porte sur le Divan de Goethe publié
en 1819, à l'aube du romantisme qui imprègne déjà
cette uvre où le grand poète fait le procès
des croisades et du despotisme oriental, exalte la religion naturelle
des Parsis et leur culte du soleil qu'il oppose aux croyances des
hindouistes (D. Brahimi).
Par le thème choisi ici, on voudrait contribuer au bicentenaire
de l'Ecole des langues orientales et rappeler que la passion de
l'Orient n'est pas née en 1795, mais que la création
de l'Ecole marquait l'aboutissement d'un siècle de travaux.
La brillante génération des orientalistes du 19e siècle,
dont Champollion est le parangon, doit beaucoup à leurs grands
ancêtres dont les découvertes sont moins connues. Ces
pionniers d'une nouvelle science, qui ne s'appelait pas encore l'orientalisme,
ont suscité des vocations et éveillé un intérêt
qui ne fit que croître pour des langues et des cultures lointaines.
Grâce à eux, l'Orient des Lumières appartient
désormais au patrimoine universel.
FRANÇOISE BLÉCHET Bibliothèque nationale
NOTE DE LA RÉDACTION :
Notre revue n'a pas attendu le présent numéro pour
s'intéresser à l'Orient. La plupart des sujets évoqués
par Françoise Bléchet ont été traités
par des articles qu'on peut regrouper dans les trois grandes rubriques
adoptées ici-même (voir la table des matières).
.Où commence l'Orient ? A la question répond P. Jager
: " Les limites orientales de l'espace européen "
(25, p. 11-21). [Les chiffres entre parenthèses renvoient
aux nos de la revue]. Les pays ou aires culturelles sont abordés
par N. Liu: " Cantemir, prince philosophe de Moldavie "
(15, p. 421-439) ; A. Dutu : " Livres populaires français
et allemands dans l'Europe du Sud- Est " (18, p. 179-187) ;
M. Benitez : " L'exploration de la Sibérie. Trois lettres
inédites de J. N. Delisle... " (18, p. 191-200) ; C.
Claudon-Adhémar et F. Claudon : " Le Voyage en Sibérie
de Chappe d'Auteroche " (22, p. 61-71) ; A. Abeydeera "
L. Monneron, agent de la France à Ceylan " (22, p. 25-37)
; N. Danechvar, " Cosmogonie politique de la Perse " (22,
p. 51-60) ; N. Broc, " Voyageurs français en Chine "
(22, p.39-49). S'agissant de l'Orient scientifique autour duquel
se constitue une République des lettres orientales, on relève
les articles de P. Jager : " Voyageurs au Levant à la
recherche de l'Antiquité (27, p. 89-98) ; Ch. Grell : "
Les ambiguïtés du philhéllénisme : l'ambassade
du comte de Choiseul-Gouffier auprès de la Sublime Porte
" (27, p. 223-235) ; D. Beauvois : " Les jésuites
dans l'Empire russe " (8, p. 257-272) ; L. Langevin: "
La pénétration des uvres de Lomonossov dans
la France du 18e siècle " (3, p. 237- 252) ; J. Dehergne
: " Une synagogue à la Chine " (13, p. 105- 111)
; A. Stroev et D. Triaire : " Correspondance inédite
de Potocki sur l'ambassade russe en Chine " (26, p. 73-82)
; B. Ouasti : " La Description de l'Egypte " (en rapport
avec l'expédition de Bonaparte) (22, p.73-82). Enfin, concernant
les représentations, filiations et interprétations,
on mentionnera D. Venturino : " Un prophète philosophe
? Une Vie de Mahomed à l'aube des Lumières "
(24, p. 321-331) ; P. Lurbe : " Le christianisme au miroir
de l'islam... " (27, p. 335- 347) ; A. Thomson: " J. Morgan
et le monde islamique " (27, p. 349-363) ; A. Labib : "
La Basiliade, une utopie orientale ? " (23, p.307-320). J.
Gury : " Les Tombeaux de Vérone de L.-S. Mercier ou
Roméo et Juliette aux lumières de l'Orient "
(7, p. 289-300) ; S. Murr : " Indianisme et militantisme protestant
: Veyssière de la Croz et son Histoire du christianisme des
Indes " (18, p. 303-323) ; M.-C. Révauger : " Franc-maçonnerie
et orientalisme'en Grande-Bretagne" (19, p.21-32); J.-C. Berchet:
" Chateaubriand et le despotisme oriental " (26, p.391-421).
Ces vingt-trois études, parues depuis 1971, en majorité
de 1990 à 1995, complètent ou prolongent celles qu'on
va lire. On tiendra compte, des unes et des autres dans un état
présent - qui reste à faire - de nos connaissances
sur l'Orient des Lumières.
Françoise BLÉCHET
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