LE MATÉRIALISME AU SIÈCLE DES LUMIÈRES


Table des matières
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I. NUMÉRO SPÉCIAL : LE MATÉRIALISME AU SIÈCLE DES LUMIÈRE,
Olivier BLOCH et Charles PORSET : Présentation
A propos du mot :
Jean DEPRUN : Deux emplois du mot matérialisme : Christian Wolf et Jean-Jacques Rousseau

Le matérialisme et ses racines
Miguel BENITEZ : Un spinozisme suspect. A propos du Dieu de Boulainvilliers
Paolo CASINI : Newton, Diderot et la vulgate de l'atomisme
Manlio IOFRIDA : Matérialisme et hétérogénéité dans la philosophie de Toland
Pierre LURBE : Matière, nature, mouvement chez d'Holbach et Toland
Ann THOMSON: Guillaume Lamy et l'âme matérielle
Olivier BLOCH: L 'héritage libertin dans le matérialisme des Lumières.

Développements :
Geneviève MENANT-ARTIGAS : Quatre témoignages inédits sur le "Testament " de Meslier
Annie IBRAHIM: Matière inerte et matière vivante. La théorie de la perception chez Maupertuis André COMTE-SPONVILLE : La Mettrie et le " Système d'Épicure "
Günther MENSCHING : La nature et le premier principe de la métaphysique chez d'Holbach et Diderot
Roselyne REY : Les paradoxes du matérialisme de Robinet.

L'ombre du matérialisme :
Sylvain AUROUX : Condillac, inventeur d'un nouveau matérialisme
Gianni PAGANINI : Psychologie et physiologie de l'entendement chez Condillac.
Jean-Pierre CLERO : La notion d'autorité chez Hume

Ouvertures :
Alain NIDERST : Esthétique et matérialisme à la fin du siècle.
Antimo NEGRI: Valorisation du travail et destinée de la propriété individuelle dans le matérialisme des Lumières
Jean-Claude BOURDIN : L'athéisme de d'Holbach à la lumière de Hegel
Matthias TRlPP : L'idée de l'homme entre progrès scientifique et pensée philosophique

II. MÉLANGES

Inédit :
Nouvelles Remarques critiques sur le Nouveau Testament. Un manuscrit clandestin présenté par Andrew HUNWICK
Histoire : Gilbert PY : La fortune d'Émile et l'apprentissage de la lecture
Paul BENHAMOU : La lecture publique des journaux
Olivier COQUARD : Varennes ou la subversion cérémonielle

Histoire des idées :
Diego VENTURINO : Un prophète " philosophe " ? Une Vie de Mahomed à l'aube des Lumières
Jean ERHARD : Montesquieu et l'Inquisition
Paulette CARRIVE : La notion de naturalisme, ou Warburton contre Bolingbroke et Hume
Anne-Marie MERCIER-FAIVRE : Le Monde primitif d'Antoine Court de Gébelin, ou le rêve d'une encyclopédie solitaire

Littérature :
Marie-Emmanuelle PLAGNOL : Le théâtre de Mme de Genlis. Une morale chrétienne sécularisée
Arts : Catherine CuSSET: La Jambe de la Vérité. Sur un tableau de Tiepolo
Juan CALATRAVA: Idées sur la sculpture dans l'Encyclopédie

Documentation :
Anne-Marie FLANDREAU : Du nouveau sur Marguerite Delamarre et La Religieuse de Diderot Raymond TROUSSON : Quinze années d'études rousseauistes (II)

Notes de lecture : Revues, publications pluridisciplinaires, bibliographies 491 Éditions de textes 506 Histoire 523 Histoire des idées 559 Littératures 568 Arts. 587 par: Lise ANDRIES, Philippe AUTEXIER, Michel BARIDON, Yves BÉNOT, Guy BESSE, Dominique BOUREL, Belinda CANNONE, Marek DEBOWSKI, Michel DELON, Henry DENEYS, Roland DESNÉ, Marcel DORIGNY, Jean DUCROCQ, Henri DURANTON, Gilles DuvAL, Jean ERHARD, Françoise ESCAL, Robert FAVRE, Béatrice FINK, Marita GILLI, Robert GRANDEROUTE, Chantal GRELL, Jacques GUILHAUMOU, Édouard GUITTON, Jacques GURY, Jens HASELER, Jean-Louis LECERCLE, Stéphane LEMMY , Nicolae LIU, Claude MlCHAUD, Françoise MICHAUD-FRÉJAVILLE, Jean MONDOT, François MOUREAU, Alexandre MUSSARD, Christian POITOU, Jean RIVIÈRE, Martine de ROUGEMONT, Jean SGARD, Gerhardt STENGER, Pierre TESTUD, Ann THOMSON, Raymond TROUSSON, Élizabeth WALH.
Index alphabétique des notes de lecture 596

Correspondance :
Bertram Eugène SCHWARZBACH : Sur la lettre de Voltaire sur le Messie, publiée dans le numéro 23
Yves BÉNOT : Girbal, le copiste de Diderot, a-t-il été sans-culotte ? ...
Sur l'édition d'une thèse. Une lettre de Mme Marie-Hélène THEVENOT- TOTEMS, suivie de la réponse de François MOUREAU
Summaries of he articles (avec la collaboration d'Ann THOMSON)

 

Introduction
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Si la philosophie des Lumières ne se réduit pas au seul matérialisme (ni Voltaire, ni Rousseau ne sont matérialistes et le jeune Diderot fut déiste), il reste que les meilleurs esprits du temps tentent de penser, à la suite de Locke et de Newton, les rapports nouveaux qui s'imposent après la révolution galiléenne entre l'homme et le monde, la nature et l'histoire, et les hommes entre eux. On sait qu'un trait fondamental du dix-huitième siècle est l'abandon de la métaphysique classique et de la scolastique qu'elle véhiculait; avec Descartes l'idée vraie, immanente à l'esprit, était garantie par la véracité divine; refusant d'écrire le roman de l'âme et se proposant plus modestement d'en écrire l'histoire, Locke ruine l'innéisme tout en conservant l'immanence ; dès lors, les idées ne peuvent venir que des sens. L'expérience devient le maître-mot de la philosophie des Lumières ; Newton se garde de forger des hypothèses, et la méthode inductive, dont on voit en Bacon l'instituteur, devient la clé des sciences.
Ce recours à l'expérience favorise le matérialisme. On avait objecté à Descartes de n'avoir pas démontré que la matière était incapable de penser. Locke relève l'objection et pose que rien n'empêche à Dieu d'accorder la pensée à la matière; au vol, dans dix textes, Voltaire reprend la conjecture. La matière est mouvement. Mais ce mouvement ne lui est-il qu'inhérent ? C'est que Dieu est derrière. Lui est-il essentiel ? Alors le monde se suffit à lui-même ; il n'est plus un ouvrage mais le fruit d'une complexification des particules de matière élémentaire dont la pensée n'est que le résultat. Le matérialisme est la revanche de la natura naturans sur la natura naturata.
Newton a souvent été présenté comme le dernier des magiciens après une lecture hâtive des documents de la Portsmouth Collection ; P. Casini, reprenant ses carnets de lectures de jeunesse, montre que l'atomisme ancien et moderne a joué un rôle non négligeable dans la formation de sa pensée; son choix du vide et des atomes pour définir la matière première, la reconnaissance de son dynamisme, même s'il l'attribue à la Cause première, frayent la voie du matérialisme que Toland, Diderot et d'Holbach développeront. Approfondissant, d'abord dans les marges de Spinoza (Lettres à Serena), puis dans le Pantheisticon, l'analyse de la matière, Toland insiste sur son hétérogénéité. M. Iofrida montre comment son univers reste cependant tributaire de la métaphysique classique; toutefois, en mettant l'accent sur la différence, il attire notre attention sur la négativité qu'elle avait exclue en valorisant l'Un ou l'immuable. Traducteur de Toland, d'Holbach, qui lui emprunte l'idée selon laquelle le mouvement est essentiel à la matière, en reste cependant à un certain flou conceptuel qui nous éloigne du monisme de son modèle anglais. Jouant sur l'opposition nature/matière, thématisant la nature par- fois comme un être abstrait et souvent comme un être personnifié, il maintient une équivoque " qu'il faut toujours être attentif à dissiper ", commente P. Lurbe. C'est qu'en réalité d'Holbach s'intéresse moins au monde physique qu'au monde moral, et que sa philosophie de la nature est surtout destinée à fonder l'athéisme; si la nature se suffit à elle-même, toute cause supra- naturelle destinée à en expliquer l'économie est inutile et par conséquent l'hypothèse d'un Dieu tout-puissant dans le monde moral est arbitraire. G. Mensching montre les contradictions du Système de la nature, où sont reprises en sous main les thèses " idéalistes " que d'Holbach voulait combattre. Il achoppe en particulier sur la question de la causalité et du déterminisme, qu'il est bien contraint de présenter comme un axiome de la raison, et qui, qu'on le veuille ou non, présuppose la liberté, c'est-à-dire, une position du sujet. Diderot, plus sensible à l'infinie variété du réel, ne s'emploie pas à le subsumer sous une règle unique; au reste, la liaison qui doit exister entre les phénomènes est difficilement saisissable. Son nominalisme critique le conduit à une épistémologie pratique qui prend acte des limites du savoir encyclopédique dans son effort de totalisation mais qui cependant ne renonce pas à l'exigence de systématicité. Il a pour lui un système objectif de la nature, mais il n'est que le résultat des savoirs accumulés.
Les ambiguïtés du matérialisme tiennent peut-être aux sources auxquelles il puise. Spinoza est l'une d'elles, et si Toland l'avait bien lu, Boulainvilliers, qui l'a traduit et commenté, ne paraît pas l'avoir compris. C'est ce que M. Benitez appelle " un spinozisme suspect ". Car Boulainvilliers, qui n'admet pas la divisibilité de la substance, ne comprenant pas le primat accordé par Spinoza aux essences sur l'expérience, conçoit subjectivement les attributs; du coup les modes font partie de la substance. Comme la thèse paraît contradictoire, il déclare la substance inconnaissable. Contresens caractérisé dont s'alimenteront bien des philosophes du siècle.
Qu'en est-il de l'homme pour le matérialisme ? Détaché de Dieu, il se crée progressivement, selon une gradation qu'illustre la métaphore de la chaîne des êtres. Mais, dans le détail, les choses sont moins simples et, comme le montre R. Rey, le système de la nature que propose Robinet, supporte au moins trois interprétations: 1° dans la mesure où la matière est vivante, qu'elle peut sentir et penser, elle obéit à sa propre nécessité, et Dieu, quand bien même on le suppose, est inutile. Le matérialisme est la règle. 2° Robinet nous propose aussi une monadologie physique où la tendance au changement se rapproche de l'apparition de la monade. Enfin, 3° il développe également un vitalisme qui emprunte à Spinoza mais passe à côté d'une véritable philosophie du vivant délivrée du modèle mécaniste. Robinet anticipe la Naturphilosophie des Allemands. Bref, si le principe de continuité pose que la nature ne fait pas de sauts, on voit mal comment ce qui deviendra l'évolutionnisme s'inscrit dans les faits.
C'est pourtant ce que tente Maupertuis, comme le montre A. Ibrahim, dans sa théorie de la perception. S'opposant aux métaphysiciens de la totalité, il se garde de déterminer l'essence de la matière, mais, à partir d'une généralisation des faits, il se demande quel principe d'ordre serait à même de rendre compte " de la combinaison organique de la chaîne des êtres et de ses ruptures " en dehors d'un modèle mathématique ou téléologique. Ce faisant il nous propose une " enquête " sur la matière et échappe au dogmatisme matérialiste de d'Holbach.
Ou d'Epicure que La Mettrie prolonge et corrige selon A.Comte-Sponville. L'" épicurien " de Sans-Souci pose la matérialité de l'âme, le néant de la mort, l'hédonisme et l'anti-finalisme. Mais ces affirmations ne sont pas chez lui des dogmes, mais des thèses au sens althusserien ; elles sont, par définition, indémontrables. Il nous propose en quelque sorte un matérialisme hypothétique comme l'avait noté Aram Vartanian. Son rationalisme est " humble ", incertain et sûrement plus proche de la tradition libertine que de Diderot ou des Philosophes. C'est peut-être ce qui en fait la modernité.
Toute la science de l'homme roule au dix-huitième siècle sur le refus de l'innéisme. A la jointure du siècle, Guillaume Lamy,qu'étudie Ann Thomson, pose que l'âme est matérielle, bref que les fonctions intellectuelles ne sont que le résultat de l'organisation de la matière. Le propos n'est pas neuf, mais il est étayé. Ses Discours anatomiques et son Explication mécanique et physique nourriront la littérature clandestine d'inspiration matérialiste, même si Helvétius ou La Mettrie sont plus éclectiques dans leurs sources.
Condillac (avec Dom Deschamps peut-être) constitue un hapax. Il n'est pas matérialiste certes; au contraire, dès ses premières oeuvres, il se préoccupe de préciser que pensée et matière sont incompatibles. Cependant, à son corps défendant peut-être, il nous offre une physiologie de l'entendement, comme le montre G. Paganini, et pose les bases d'une science de l'individuel. Davantage, il fonde, pour S. Auroux, un nouveau matérialisme, dégagé du parallélisme physico-intellectuel, sur le modèle qu'offrira plus tard la machine de Turing. Sa statue, souvent moquée dans les manuels, propose une généalogie des facultés ; elle ancre l'entendement dans le corps sans requérir une cause transcendante. Le corps est une machine, un automate abstrait, qui ne suppose pour fonctionner aucun fantôme. C'est encore, montre J .-P .Cléro, le fantôme d'un matérialisme qui hante le phénoménisme de Hume, où l'usage fait de la notion d'autorité tend à ramener les représentations aux fantasmes d'un jeu de forces qui ne sont plus de l'ordre de la pensée.
Hegel n'aimait guère d'Holbach; son matérialisme devait le choquer et plus encore son athéisme. D'ailleurs l'un ne va pas sans l'autre car l'athéisme est la vérité du matérialisme. J .-C. Bourdin montre que, du point de vue hégélien, l'athéisme n'est que le succédané de la théologie rationnelle, autrement dit un moment dépassé de la Philosophie de la religion. Il reprend, en inversant les signes, la position de l'adversaire dont il partage le même fonds conceptuel: a-théisme. Il réalise en vérité le message de la Réforme, qui délivre la pensée " des limitations de l'entendement abstrait et de l'arbitraire du sentiment ", mais qui, du même coup, s'interdit toute virulence. Il est une figure du passé. Pourtant, objecte J .-C. Bourdin, faut-il pour autant l'abandonner quand la pensée libre est menacée par les dévots et les fanatiques de toute sorte ? Quand la Contagion sacrée devient la règle du forum ? Non, assurément. L'athéisme est une pratique.
Le curé Meslier qui dit au soir de sa vie toutes les raisons qu'il avait de ne pas croire, hante une certaine historiographie; son Mémoire développe en " huit preuves " toutes les raisons qu'on peut avoir pour être athée, communiste et révolutionnaire sous Louis XIV. On sait que, après d'autres, Voltaire en publiera un " extrait " sous le titre de Testament, mais le message de Meslier était désamorcé. La question se posait donc de savoir si l'intégralité du texte du curé d'Etrepigny avait circulé au dix-huitième siècle. On le soupçonnait, sans trop de preuves. G. Menant- Artigas en apporte d'inédites et nous livre des extraits d'une correspondance datant de 1737 qui ne permettent plus de douter . L'information est d'importance, mais elle ne permet pas de préjuger de l'influence de Meslier sur les penseurs des Lumières. Le silence entourant son nom, la récupération déiste de sa doctrine, font penser que son matérialisme comme son athéisme révolutionnaire ne jouèrent qu'un rôle très marginal au dix-huitième siècle; qu'il fut moins une doctrine qu'une arme dont Voltaire sut se saisir dans sa lutte contre 1'" infâme ". Ni plus, ni moins.
On l'aura noté, les matérialistes du dix-huitième siècle, de cent façons, se posent la question de l'homme, de son identité et de ses rapports. Le Dieu des Philosophes n'est plus celui de la tradition judéo-chrétienne ; il s'est perdu dans l'infini de l'espace. Il devient un concept, un principe architectonique. De Toland à d'Holbach on assiste à une sécularisation du sacré, dont les matérialismes qui s'imposent alors sont la preuve la plus tangible. La philosophie, jusque-là servante de la théologie, devient auto- nome. Elle devient la discipline d'une pensée qui se sait incarnée. L'homme ignore encore son exacte identité, mais il sait que progressivement (M. Tripp) il peut devenir homme. Il abandonne son costume d'Arlequin et rassemble les membra disjecta du passé.
Le matérialisme est aussi une politique; mais à la différence d'un Meslier ou d'un Morelly qui proposent une utopie communiste, d'Holbach défend la propriété individuelle et fait l'éloge du travail; mise en contexte, cette position fait de lui, selon A. Negri, le " théoricien le plus avancé de l'individualisme propriétaire " et un symbole de la pensée prérévolutionnaire. S'il est une politique, en revanche, le matérialisme n'est pas une esthétique. Si la plupart des auteurs, La Mettrie, Diderot, d'Holbach, Falconet, Helvétius, s'accordent pour démanteler l'esthétique subjectiviste et platonisante du Beau, il n'existe entre ces auteurs aucune doctrine commune: " Le matérialisme de la fin du l8e siècle n'a pas créé d'esthétique. Diderot n'a fait que laïciser le Père André, Helvétius que simplifier, et un peu édulcorer , Fontenelle " constate A. Niderst.
Ce bilan contrasté des matérialismes du Siècle des Lumières n'est pas exhaustif; il fait le point autant qu'on peut le faire et permet, chemin faisant, de s'orienter -ce qui, en matière de pensée n'est jamais inutile.

OLIVIER BLOCH CHARLES PORSET (Université de Paris-l) (C.N.R.S.)