Table des matières


1- Numéro spécial : L'OEIL EXPERT: VOYAGER, EXPLORER


François MOUREAU : Présentation 5

Élisabeth CHEVALLIER: Une méthode universelle pour voyager avec profit, par Léopold Berchtold 13
Ananda ABEYDEERA : Monneron, agent de la France à Ceylan 25
Numa BROC: Voyageurs français en Chine 39
Néguine DANECHVAR : Cosmogonie politique de la Perse 51
Catherine CLAUDON-ADHÉMAR et Francis CLAUDON : Le Voyage en Sibérie de Chappe d'Auteroche ; 61
Boussif OUASTI : La Description de l'Egypte 73
Chantal GRELL : Les voyageurs à Herculanum 83
Marie-Félicie PEREZ et Madeleine PINAULT : Le voyage en Italie de Fougeroux de Bondaroy 95
Jean-Michel RACAULT : Le voyage de Pingré dans l'Océan Indien 107
Sylvie LACROIX : Sir Joseph Banks et l'envoi des naturalistes dans les explorations anglaises 121
Sylviane ALBERTAN-COPPOLA : Les langues dans les Moeurs des sauvages de Lafiteau 127
Philippe JACQUIN : A la recherche de la Mer de l'Ouest: L'exploration française en Amérique du Nord 139
Denise BRAHIMI : Mungo Park en Afrique, ou l'explorateur exploré 149
Gérard BLANC: Dampier, ou la relation des îles aux tortues 159
Jean-Pascal LE GOFF : Les fleurs d'Akiaki : un épisode du voyage de Bougainville 171
Sophy-Jenny LINON: Le passage de la Ligne, ou le carnaval de la mer: Luillier (1705), Leguat (1707) 185
Jacques GURY : L'invention d'une chimère: Fragments du dernier voyage de La Pérouse (1797) 195


Il. MÉLANGES

Inédit :
GRIMM : Lettre sur la mort de Mme d'Épinay, présentée par Élisabeth BADINTER 239

Histoire :
Pierre-François BURGER : L'abbé Renaudot en Italie (1700-1701) 243
Beatriz BLASCO-ESQUIVIAS : La santé urbaine à Madrid. Le projet de Jaime Bort 255
Madeleine VAN STRIEN-CHARDONNEAU : La Hollande vue par les voyageurs français (1750-1795) 269
Jérémy POPKIN : Marat en Hollande. Un témoignage inconnu 291
Yves BÉNOT : Un anti-esclavagiste kleptomane ? 295

Histoire des idées :
Antony Mc KENNA : L'hérésie dans la littérature clandestine 301
Fernande BARTFELD : L'homme sauvage dans la pensée de Saint-Martin 315
Michel BARIDON : Le mouvement scientifique et la problématique des droits de l'homme 327

Littératures :
Denis REYNAUD : Pour urie théorie de la description au 18e siècle. 347
Georges DULAC et Ludmilla EVDOKIMOVA : Politique et littérature: la correspondance de D.A. Golitsyn (1760-1784) 367
Catherine CUSSET: Sade, Machiavel et Néron: de la théorie politique à l'imaginaire libertin 401

Arts :
Maria José BUENO : Le Panopticon érotique de Ledoux 413

Documentation :
John LOUGH : Un recueil inconnu de manuscrits clandestins 423
A.-W. FAIRBAIRN et Bertram E. SCHWARZBACH: Notes sur deux manuscrits clandestins 433
Daniel BEAUVOIS : Jean Potocki méritait mieux (suivi de la réponse des Éditions J. Corti) 441

Hommage :
Jean SGARD : Jacques Chouillet 451

Notes de lecture :
Revues, publications pluridisciplinaires, bibliographies 453 Éditions de textes 470 Histoire. 488 Histoire des idées 539 Littératures. 558 Arts 577
par: Lise ANDRIES, Michel BARIDON, Roger BARNY, Yves BÉNOT, Marie-Odile BERNEZ, Guy BESSE, Pierre-André BOIS, Jean BOISSIÈRE, Dominique BOUREL, Anne-Marie CHOUILLET, Mary-Émilie CROUZET-GUILLOU, Jean-Claude DAVID, Marek DEBOWSKI, Michel DELON, Roland DESNÉ, Marcel DoRIGNY , Françoise DOUGNAC, Jean DUCROCQ, Georges DULAC, Robert FAVRE, Béatrice PINK, Jeannette GEFFRfAUD Rosso, Marita GILLI, Robert GRANDEROUTE, Jacques GUILHAUMOU, Édouard GUITTON, Frank-Rutger HAUSMANN, Claude LAURIOL, Hans-Jürgen LÜSEBRINK, Anna MANDICH, Andrée MANSUY-DINIZ SILVA, Edgar MASS, Claude MICHAUD, Jean MONDOT, Alain MONTANDON, François Mou- REAU, Patrizia OPPICI, Jean PANDOLFI, Marie-Hélène PIWNIK, Christian POITOU, Charles PORSET, Pierre RÉTAT, Roselyne REY, Martine de ROUGEMONT, Jean SGARD, Jean TERRASSE, Ann THOMSON, Raymond TROUSSON, Élisabeth WAHL, Françoise WEIL.

Index alphabétique des notes de lecture 581 Livres reçus 587 Summaries of the articles (avec la collaboration d'Ann THOMSON) 589


L 'OEIL EXPERT: VOYAGER, EXPLORER : PRÉSENTATION


Après les grandes synthèses cartographiques de la fin du 16e et du 17e siècles, d'Ortelius à Blaeu, avant les explorations à caractère colonial ou de simple délectation héroïque auxquelles le 19e siècle a donné une empreinte durable sur notre imaginaire (on nourrit longtemps la jeunesse de Caillié, de Livingstone ou de Brazza), il semble que le raisonnable 18e siècle soit une espèce de point aveugle du voyage d'exploration. Le costume et les manières se prêtent peu d'ailleurs à l'aventure. Si tel écrit l'histoire naturelle en manchettes de dentelles, on voit mal nos Académiciens sur le chemin du Pôle, sur les hauts plateaux andins ou dans les bourbiers sibériens. Le 18e siècle est citadin, à la rigueur campagnard, mais de la rusticité de Clarens ou d'Ermenonville. Les bêtes sauvages, les cannibales, les chemins défoncés, les forêts vierges paraissent s'être trompés de siècle. Seuls les grands voyages transocéaniques qui se font sur des navires à l'élégante voilure, dans l'atmosphère civilisée de la cabine du capitaine ou du pont des naturalistes, sans trop se préoccuper des cales ou des insectes humains des haubans, seules les explorations maritimes ont le style qui convient au siècle. D'autant que le but en est très honorable, convertir des populations vivant dans l'état de nature à la nature perfectionnée, qui est la nouvelle foi des Lumières. L'eau verte des lagons et le ciel d'un bleu métallique sont le décor (presque aussi beau qu'un Servandoni pour l'Opéra de Paris) où la messe des Lumières peut se dérouler sans fausse note.

C'est pourquoi on retient surtout l'image des voyages du Pacifique, la découverte de la Nouvelle Cythère, les noms de Cook, de Bougainville, de Banks ou de La Pérouse, qui révèlent à l'Europe l'existence de ces êtres de nature si proches de nous, si saintement athées, que tel d'entre les navigateurs pourrait, sans se contredire, en revêtir la peau nue, dont la mode se répand par les « nobles sauvages » Ornai ou Aotourou dans les meilleures sociétés de Grande-Bretagne et de France. Le halo tragique qui entoure la fin de la plupart de ces voyages contribue à l'héroisation des marins intrépides qui font don de leur personne à la science, au Roi, à la Nation. Chacun peut choisir sa raison de s'émouvoir. Le siècle suivant imitera ces grandes expéditions, sous divers prétextes à peine moins bien venus, mais il lui restera l'Afrique, continent mystérieux, quoique déjà trop connu. Il lui manquera l'océan infini, la leçon d'humanité primitive en grandeur nature, la formidable adéquation entre une idéologie européenne qui semblait formée pour cet instant et l'univers des « naturels » attendant sans le savoir un rendez-vous climatérique .

C'est peut-être parce que notre littérature et notre manière de voir sont au 18e siècle européocentriques, voire gallocentriques ou même platement parisiennes, que notre image des Lumières s'accommode assez peu des marges embarrassantes que sont ces pays de quelque part, trop présents pour faire fonctionner le modèle utopique, trop « étranges » pour qu'on y reconnaisse d'emblée une contrée où règne la « nature perfectionnée ». L'ailleurs américain où nous projette la fin de Manon Lescaut, les yeux écarquillés de l'aveugle Candide sur deux continents qu'il parcourt avec les lunettes voltairiennes, et même l'insularité baroque de Paul et Virginie disent que ces lieux appellent la mort dans un bouquet de fragrances exotiques.

Il y a deux façons, en apparence bien différentes, de voyager au 18e siècle: le voyage où l'on se retrouve et le voyage où l'on cherche. Au sens strict, le premier a été exclu de ce recueil; car , à y bien regarder, il s'agit non pas d'une translation dans l'espace, mais d'une vérification de visu d'un univers culturel, de la mise à plat de la translatio studii à laquelle les intellectuels européens s'exerçaient depuis la Renaissance. Montesquieu voyage dans l'Empire, avant de visiter l'Italie, puis de revenir par l' Allemagne, la Hollande et l' Angleterre: ce tour d'Europe est à peine plus développé que celui de Montaigne un siècle et demi auparavant. Dans ce type de voyage, on chemine avec et par le livre, tel l'abbé Fourmont qui visite les sites de la Grèce antique son Pausanias à la main pour prendre en défaut (peut-être) la réalité. L'itinéraire est mental; on voyage en quelque sorte les yeux fermés. On va de cabinets de curiosités en palais où des amateurs obligeants et des aristocrates instruits des dernières nouveautés parisiennes ou londoniennes jouent les cicérones pour faire découvrir au voyageur ce qu'il connaît déjà par les « délices de l'Italie » ou tel autre ouvrage de compilation à son usage.

L'essentiel n'est pas dans ce qu'il voit, même s'il fait parfois des découvertes qui dérangent son univers intellectuel structuré par les bons auteurs (l'un s'interrogera par exemple sur ce « gothique » italien point si barbare qu'il y paraît) ; l'important est de ressentir physiquement la communauté intellectuelle liant les esprits qui prennent l'Européen civilisé pour l'universel, et qui s'accordent sur les « phares » de la pensée et des beaux-arts : Raphaël en peinture plus que Léonard ou l'inquiétant Michel Ange; le Laocoon en sculpture plus que l'échevelé cavalier Bernin. Le monde extérieur n'existe que par son pittoresque, écume de la vie sans effet sur la splendeur marmoréenne de la culture: courtisanes vénitiennes, superstitions romaines ou napolitaines, ne sont dans les récits que pour donner à l'éternel un piquant effet de réel. Certes, chacun écrit son voyage selon sa propre personnalité, mais dans le cheminement obligé des étapes qu'on reconnaît, à deux ou trois variantes près, dans les journaux du Grand Tour. Sade s'intéresse aux divertissements de Tibère à Capri, Montesquieu, aux mines de Hongrie, à comparer aussi l'économie des divers Etats du Nord de l'Italie. Mais le patron du voyage est le même. Ce qu'on engrange de nouveau, à part les odeurs, les couleurs et les sons (dont il n'est presque jamais question par convenance littéraire), est bien peu de chose à côté de la masse de certitudes qui se stratifient et confirment par l'autopsie la leçon des livres.

Ce recueil concerne plutôt le second type de voyage, le périple où l'enquête sur l'inconnu l'emporte sur la reconnaissance du déjà-lu. Dans ce sens, le lieu de l'enquête importe peu; seule compte l'originalité du regard. Fougeroux de Bondaroy va parcourir l'Italie à la recherche d'usines et de techniques nouvelles, sans se préoccuper le moins du monde des dévotions obligées aux reliques culturelles; de leur côté, les fouilles d'Herculanum font brusquement remonter à la surface un passé figé dans un présent immortalisé: sous l'Italie, l'histoire. Et telle découvreur d'îles lointaines, le voyageur met le premier son empreinte sur une terre vierge d'avoir attendu pendant dix-sept siècles.

Entre ces deux types de voyage, il existe d'ailleurs des passerelles que l'on pourrait définir par la curiosité dirigée qui préside à l'entreprise. Dès le 17e siècle, on avait tenté d'enseigner au néophyte « l'utilité des voyages » ; l'idée avait paru aller de soi jusqu'au jour où, avec un entêtement suisse, Béat de Muralt avait proclamé au milieu des années vingt du 18e siècle que le voyage n'était autre chose qu'une machine à corrompre la naturelle candeur de ses compatriotes. Rousseau s'en souvint, mais d'aucuns durent voir dans cet interdit l'invite à d'intéressants solécismes moraux. D'autant que le voyage est une activité qu'on prépare longtemps à l'avance et qu'on renouvelle rarement. Dans notre siècle mécanisé, l'ubiquité est la qualité première de l'homme moderne. Les hommes de l' Ancien régime ont eu, pour la plupart, une unique expérience du voyage: apprentis du Tour de France ou aristocrates du Grand Tour, ils savent qu'il leur faut saisir cette occasion privilégiée. Comme l'histoire, le voyage ne repasse pas les plats.

C'est pourquoi l'on s'y prépare, on organise son périple. Beaucoup de journaux restés manuscrits ont le but de favoriser les étapes du voyageur futur en même temps qu'ils témoignent du voyage passé, chaîne de mots qui relient le lieu à l'homme et l'homme à ses successeurs, parents ou amis. Le voyage se fait le plus souvent d'après un plan, d'après des instructions écrites ou implicites. L'ouvrage de Berchtold paru en 1789 est l'ultime mise en forme au Siècle des Lumières de ces méthodes de voyager qui remplacent pour beaucoup l'ars moriendi médiéval. On y note un considérable élargissement des thèmes d'intérêt: au-delà des beaux-arts, les sciences, les techniques, les moeurs et la politique. Le champ des connaissances nécessaires à l'honnête homme s'est agrandi. Sans même parler d'esprit « encyclopédique », mais l'article « Voyage » du chevalier du Jaucourt va dans ce sens, on voit bien ce qui distingue le voyageur des Lumières du simple « touriste » mot qui naît à la fin du siècle en Angleterre (1800). Il y a un peu de l'agent secret dans ce Fougeroux de Bondaroy qui tente de percer les secrets des soyeux bolonais. Certaines régions névralgiques, comme la Perse, lieu de passage commercial entre l'Est et l'Ouest de la planète, victime de perpétuelles incertitudes politiques, attirent davantage l'attention des cercles diplomatiques. A Paris, les Archives des Affaires Étrangères sont pleines de ces « instructions » aux ambassadeurs dont un petit nombre seulement a été publié pour l'Europe. Il faudrait y joindre les enquêtes minutieuses qui sont confiées à certains postes sur les armements locaux ou sur les forteresses, évidemment, mais aussi sur les techniques et les fabriques, sur les pratiques commerciales, sur le système bancaire, voire sur la topographie de la contrée concernée. Les « instructions » données en 1781 au consul français de Ceylan que nous publions sont un exemple modeste de ces ambitieux programmes de documentation civile et militaire dont nos services à l'étranger se voyaient confier la charge.

Ils trouvaient souvent des alliés utiles dans certaines congrégations missionnaires. Le siècle suivant verra encore la même convergence. Nos ministres connaissent mieux les tribus indiennes d'Amérique par les rapports que leur transmettent des membres de la Compagnie de Jésus. Les pères Lafitau ou Charlevoix travaillent, naturellement, « ad majorem Dei gloriam », mais un petit peu aussi pour le Roi. Plus mandarins que les mandarins eux-mêmes, leurs confrères de Chine entreprennent, parallèlement à une impossible digestion par l'intérieur de l'Empire du Milieu, une encyclopédie des choses chinoises qui est un des beaux monuments élevés par l'intelligence occidentale à la plus ancienne civilisation du monde. Astronomie, histoire naturelle, sciences et arts, jusqu'à la peinture sur soie dans laquelle ils passent maîtres, les jésuites réalisent le rêve fantasmatique du voyageur: devenir celui qu'il observe.

Voyager peut alors se révéler une profession, presque un sacerdoce. Le 18e siècle n'est pas avare en « voyageurs errants », selon l'heureuse expression de l'abbé Prévost dans l' Histoire générale des voyages. Flibustiers en rupture d'Ile de la Tortue, chercheurs d'absolus frères de certains conquistadores de la Renaissance, ils vont toujours plus loin, sans que nous en sachions jamais grand'chose, car la plupart n'ont rien écrit et n'ont pas eu d'historiographe. Notre recueil consacre une place à ces aventuriers d'une cause perdue d'avance, la leur: Dampier, les La Vérendrye ou Mungo Park; et nous aurions pu aller jusqu'à Fletcher Christian et aux hommes du Bounty. L'exploration divaguante ou apparemment dirigée comme chez Mungo Park offre de minces ressources à la science; gesticulation et fruition égoïste, elle n'a de sens que dans le moment qui la voit naître et se flétrir. Mais elle laisse parfois derrière elle un sillage où viennent se prendre l'utopie et la littérature.

En apparence, le voyage scientifique est exempt de ces fantaisies romanesques. Son organisation et le personnel qui l'effectue se distinguent à la fois de ces voyages « errants » et des tours « par curiosité et par plaisir » dont nous avons donné des exemples. Ces voyages ont généralement un but précis auquel se rattachent des intérêts secondaires. Qu'elles soient d'origine privée et financées par des mécènes, souvent des voyageurs eux-mêmes, ou publiques, ces expéditions ont une structure identique: une direction où les Académiciens, les techniciens dominent, et une logistique à caractère militaire. Que ce soit en Afrique sahélienne comme Mungo Park envoyé par l'African Association de Londres, que ce soient Bougainville et Cook en mission officielle de leur gouvernement ou Banks, de la Royal Society , qui se sert de la Navy britannique, l'infrastructure terrestre ou maritime est fournie par les forces armées. Les ambitions coloniales ne sont jamais loin: quête du continent austral, affinement cartographique (l'un des secrets des Amirautés depuis les Grandes Découvertes), recherche de routes nouvelles, plus économiques pour le commerce, volonté de créer, au moins sur le blanc des cartes marines, des doubles de la mère-patrie : Nouvelles Galles du Sud, Malouines, etc. Mais là n'est pas l'essentiel. Le voyage scientifique, à la différence du simple voyage d'exploration, s'efforce de remplir un programme strict. Ce serait une erreur d'y voir un prétexte hypocrite pour des menées coloniales. L'Europe scientifique se mobilise pour l'observation du passage de Vénus entre le soleil et la terre qui permettrait, enfin, de mesurer la distance exacte de notre planète à l'astre qui la réchauffe. La seule Académie des Sciences parisienne envoie trois expéditions pour observer le phénomène: Chappe d' Auteroche en Sibérie, Le Gentil de la Galaisière à Pondichéry et Pingré à l'île Rodrigues dans l'Océan Indien. On connaît les équipées de La Condamine et de Bouguer au Pérou, de Maupertuis au Pôle. Tous ces Académiciens peu préparés par leur vie d'études et leurs habitudes citadines à de si pesantes confrontations avec la réalité s'en tirèrent avec honneur. Ils durent en revenir différents; même si d'avoir cotoyé le fleuve des Amazones ne paraît pas avoir beaucoup marqué l'univers de La Condamine, expert en « bouquets » mondains dont les Cloris sont toutes parisiennes. Mais il put en faire rêver d'autres.

Car l'apport de ces voyages est en partie seulement du domaine de la connaissance scientIfique cumulative. Ils fournissent une conclusion épistémologique singulière qui va à l'encontre de la vulgate du siècle et de l'esprit « encyclopédique ». Un véritable vertige d'informations saisit le monde savant. On croyait que la totalité des connaissances humaines (omnis res scibilis) pouvait tenir en quelques dizaines d'in-folio. De fait, dans le seul domaine de l'histoire naturelle, de la flore par exemple, les expéditions océaniennes apportent une moisson de plantes nouvelles qui prouvent, malgré les classifications linnéennes, qui parviennent à les comprendre toutes, l'extraordinaire complexité de la nature. Les insectes et les vertébrés témoignent dans le même sens. Bientôt l'on saura que le contil1ent austral signalé dès le 13e siècle par Marco Polo n'existe pas, que du Pôle Nord au Pôle Sud, de la forêt amazonienne au Cap Horn, du Détroit de Behring à la Californie, des îles de la Sonde au Kamtchatka, des chutes du Zambèze à Tombouctou, la terre a trouvé son unité. Le blanc des cartes peu à peu s'évacue. Mais la science expérimentale a beau mesurer, sonder, décrire, dessiner, on ne semble voir ni le but ni le bout de ce qu'offre la nature. Ces masses d'informations vont dormir dans les archives des Académies et des Amirautés. Même une entreprise systématique, à la stratégie d'encerclement presque militaire, comme la « description » menée sous les ordres de Bonaparte par la «Commission d'Egypte» n'apportera dans ses vingt-cinq tomes que l'écume des choses sur la terre des Pharaons et des mamelouks.

S'immerger dans la nature, plutôt que l'expliquer, en subir la fascination plutôt que d'en mesurer le degré d'hygrométrie, il y a déjà du René dans certains de ces marins ou des ces explorateurs qui, partis pour d'autres entreprises, découvrent les « fleurs d' Akiaki » et la Nouvelle Cythère. Ces expéditions qui tuent définitivement l'espérance de la Terre Australe et renvoient Foigny à son statut de romancier d'utopie nourrissent un formidable imaginaire. Celui des atolls et des hommes de la Polynésie est bien connu, mais on en voit poindre d'autres: l'Afrique profonde chez Mungo Park, l'Amérique du « wild West » chez les La Vérendrye. L'univers du voyage d'exploration est un lieu immobile: sur l'océan ou sur les pistes d' Afrique et du Nouveau Monde, le déplacement est quasi imperceptible ; il en est de même dans les grands calmes près de l'Equateur ou dans les immensités continentales où l'on se déplace à pied ou, au mieux, à cheval. L'imagination, le rêve prennent le pas sur la pensée trop organisée, fût-ce chez des esprits apparemment rebelles à toute fantaisie. Les voyages sont aussi les vacances de la raison. Le passage de la Ligne est l'occasion de fêtes païennes où, à côté du nécessaire repos du marin, se profile un retour de l'humanité à sa vérité profonde. Cette régression primitiviste n'est que le prélude à d'autres expériences du même type où le dépouillement du vieil homme se révélera moins aisé qu'il n'y paraissait au premier chef. Un des plus curieux apports des voyages d'exploration à coloration savante réside dans une nouvelle floraison de l'utopie que, croyait-on, la science allait réduire à son simple aspect de construction mythique. Si personne n'a jamais rencontré les Utopiens de More ou les Australiens de Foigny, Cook et Bougainville, et combien d'autres, vont se trouver face à face, tels les grands découvreurs de la fin du l8e siècle, avec une humanité séparée et comme surgie du fond des âges sans avoir connu la « chute » ou la « civilisation ». Ces populations sont certainement moins « naïves » que ne le pensent des voyageurs qui donnent à ces êtres venus de quelque part -l'Amérique pour les Polynésiens ? - la figure rassurante du sauvage imaginaire. De nouvelles fleurs inconnues de Linné pousseront sur ce terreau fertile. L'âge des « suppléments » est venu. Destiné à compléter le voyage de La Pérouse, celui que nous présentons dans ce recueil n'a ni la notoriété ni la complexité thématique de celui que Diderot consacra à Bougainville: il a cependant sur ce dernier la supériorité, même si c'est la seule, d'être un pastiche réussi de voyage maritime, où l'on sent davantage le travail de « l'explorateur » sur son matériau brut, le paysage, le vent ou la faune. Il a aussi une coloration politique inattendue en cet « an Ve de la République ».

Muets comme les « voyageurs errants » ou d'une loquacité un peu entêtante comme les doubles littéraires des explorateurs du Pacifique, les hommes des mers australes, du sable de l'Afrique saharienne ou des prairies américaines, tous ces experts qui se transportent avec armes et bagages loin de leurs cabinets témoignent de cet esprit de curiosité totale, mais structurée, qui est l'un des aspects les moins contestables de la civilisation européenne de l'Age classique. Il semble y avoir au 18e siècle peu de ces voyages de rupture que connaîtront le siècle suivant et le début du nôtre. Le voyageur des Lumières revient à son port d'attache, quand il le peut, pour y livrer sa moisson. Pierre après pierre, il construit la tour de la connaissance, tour babélienne et à jamais inachevée, mais qui insensiblement trouve son assiette et ses proportions. Entre ces deux moments de colonisation brutale que furent le 16e et le 19e siècles, le Siècle des Lumières paraît avoir placé, en bien des cas, l'enquête avant la conquête.

FRANÇOIS MOUREAU Université de Bourgogne (Dijon)
N.B. : Ce recueil est pour l'essentiel l'expression du Groupe de recherche sur la littérature des voyages (G.R.L. V./C.R.L.C., Université de Paris-IV, C.N.R.S.).