
Table des matières
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1- Numéro spécial : L'OEIL EXPERT: VOYAGER, EXPLORER
François MOUREAU : Présentation 5
Élisabeth CHEVALLIER: Une méthode universelle pour
voyager avec profit, par Léopold Berchtold 13
Ananda ABEYDEERA : Monneron, agent de la France à Ceylan
25
Numa BROC: Voyageurs français en Chine 39
Néguine DANECHVAR : Cosmogonie politique de la Perse 51
Catherine CLAUDON-ADHÉMAR et Francis CLAUDON : Le Voyage
en Sibérie de Chappe d'Auteroche ; 61
Boussif OUASTI : La Description de l'Egypte 73
Chantal GRELL : Les voyageurs à Herculanum 83
Marie-Félicie PEREZ et Madeleine PINAULT : Le voyage en Italie
de Fougeroux de Bondaroy 95
Jean-Michel RACAULT : Le voyage de Pingré dans l'Océan
Indien 107
Sylvie LACROIX : Sir Joseph Banks et l'envoi des naturalistes dans
les explorations anglaises 121
Sylviane ALBERTAN-COPPOLA : Les langues dans les Moeurs des sauvages
de Lafiteau 127
Philippe JACQUIN : A la recherche de la Mer de l'Ouest: L'exploration
française en Amérique du Nord 139
Denise BRAHIMI : Mungo Park en Afrique, ou l'explorateur exploré
149
Gérard BLANC: Dampier, ou la relation des îles aux
tortues 159
Jean-Pascal LE GOFF : Les fleurs d'Akiaki : un épisode du
voyage de Bougainville 171
Sophy-Jenny LINON: Le passage de la Ligne, ou le carnaval de la
mer: Luillier (1705), Leguat (1707) 185
Jacques GURY : L'invention d'une chimère: Fragments du dernier
voyage de La Pérouse (1797) 195
Il. MÉLANGES
Inédit :
GRIMM : Lettre sur la mort de Mme d'Épinay, présentée
par Élisabeth BADINTER 239
Histoire :
Pierre-François BURGER : L'abbé Renaudot en Italie
(1700-1701) 243
Beatriz BLASCO-ESQUIVIAS : La santé urbaine à Madrid.
Le projet de Jaime Bort 255
Madeleine VAN STRIEN-CHARDONNEAU : La Hollande vue par les voyageurs
français (1750-1795) 269
Jérémy POPKIN : Marat en Hollande. Un témoignage
inconnu 291
Yves BÉNOT : Un anti-esclavagiste kleptomane ? 295
Histoire des idées :
Antony Mc KENNA : L'hérésie dans la littérature
clandestine 301
Fernande BARTFELD : L'homme sauvage dans la pensée de Saint-Martin
315
Michel BARIDON : Le mouvement scientifique et la problématique
des droits de l'homme 327
Littératures :
Denis REYNAUD : Pour urie théorie de la description au 18e
siècle. 347
Georges DULAC et Ludmilla EVDOKIMOVA : Politique et littérature:
la correspondance de D.A. Golitsyn (1760-1784) 367
Catherine CUSSET: Sade, Machiavel et Néron: de la théorie
politique à l'imaginaire libertin 401
Arts :
Maria José BUENO : Le Panopticon érotique de Ledoux
413
Documentation :
John LOUGH : Un recueil inconnu de manuscrits clandestins 423
A.-W. FAIRBAIRN et Bertram E. SCHWARZBACH: Notes sur deux manuscrits
clandestins 433
Daniel BEAUVOIS : Jean Potocki méritait mieux (suivi de la
réponse des Éditions J. Corti) 441
Hommage :
Jean SGARD : Jacques Chouillet 451
Notes de lecture :
Revues, publications pluridisciplinaires, bibliographies 453 Éditions
de textes 470 Histoire. 488 Histoire des idées 539 Littératures.
558 Arts 577
par: Lise ANDRIES, Michel BARIDON, Roger BARNY, Yves BÉNOT,
Marie-Odile BERNEZ, Guy BESSE, Pierre-André BOIS, Jean BOISSIÈRE,
Dominique BOUREL, Anne-Marie CHOUILLET, Mary-Émilie CROUZET-GUILLOU,
Jean-Claude DAVID, Marek DEBOWSKI, Michel DELON, Roland DESNÉ,
Marcel DoRIGNY , Françoise DOUGNAC, Jean DUCROCQ, Georges
DULAC, Robert FAVRE, Béatrice PINK, Jeannette GEFFRfAUD Rosso,
Marita GILLI, Robert GRANDEROUTE, Jacques GUILHAUMOU, Édouard
GUITTON, Frank-Rutger HAUSMANN, Claude LAURIOL, Hans-Jürgen
LÜSEBRINK, Anna MANDICH, Andrée MANSUY-DINIZ SILVA,
Edgar MASS, Claude MICHAUD, Jean MONDOT, Alain MONTANDON, François
Mou- REAU, Patrizia OPPICI, Jean PANDOLFI, Marie-Hélène
PIWNIK, Christian POITOU, Charles PORSET, Pierre RÉTAT, Roselyne
REY, Martine de ROUGEMONT, Jean SGARD, Jean TERRASSE, Ann THOMSON,
Raymond TROUSSON, Élisabeth WAHL, Françoise WEIL.
Index alphabétique des notes de lecture 581 Livres reçus
587 Summaries of the articles (avec la collaboration d'Ann THOMSON)
589
L 'OEIL EXPERT: VOYAGER, EXPLORER :
PRÉSENTATION
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Après les grandes synthèses cartographiques de la
fin du 16e et du 17e siècles, d'Ortelius à Blaeu,
avant les explorations à caractère colonial ou de
simple délectation héroïque auxquelles le 19e
siècle a donné une empreinte durable sur notre imaginaire
(on nourrit longtemps la jeunesse de Caillié, de Livingstone
ou de Brazza), il semble que le raisonnable 18e siècle soit
une espèce de point aveugle du voyage d'exploration. Le costume
et les manières se prêtent peu d'ailleurs à
l'aventure. Si tel écrit l'histoire naturelle en manchettes
de dentelles, on voit mal nos Académiciens sur le chemin
du Pôle, sur les hauts plateaux andins ou dans les bourbiers
sibériens. Le 18e siècle est citadin, à la
rigueur campagnard, mais de la rusticité de Clarens ou d'Ermenonville.
Les bêtes sauvages, les cannibales, les chemins défoncés,
les forêts vierges paraissent s'être trompés
de siècle. Seuls les grands voyages transocéaniques
qui se font sur des navires à l'élégante voilure,
dans l'atmosphère civilisée de la cabine du capitaine
ou du pont des naturalistes, sans trop se préoccuper des
cales ou des insectes humains des haubans, seules les explorations
maritimes ont le style qui convient au siècle. D'autant que
le but en est très honorable, convertir des populations vivant
dans l'état de nature à la nature perfectionnée,
qui est la nouvelle foi des Lumières. L'eau verte des lagons
et le ciel d'un bleu métallique sont le décor (presque
aussi beau qu'un Servandoni pour l'Opéra de Paris) où
la messe des Lumières peut se dérouler sans fausse
note.
C'est pourquoi on retient surtout l'image des voyages du Pacifique,
la découverte de la Nouvelle Cythère, les noms de
Cook, de Bougainville, de Banks ou de La Pérouse, qui révèlent
à l'Europe l'existence de ces êtres de nature si proches
de nous, si saintement athées, que tel d'entre les navigateurs
pourrait, sans se contredire, en revêtir la peau nue, dont
la mode se répand par les « nobles sauvages »
Ornai ou Aotourou dans les meilleures sociétés de
Grande-Bretagne et de France. Le halo tragique qui entoure la fin
de la plupart de ces voyages contribue à l'héroisation
des marins intrépides qui font don de leur personne à
la science, au Roi, à la Nation. Chacun peut choisir sa raison
de s'émouvoir. Le siècle suivant imitera ces grandes
expéditions, sous divers prétextes à peine
moins bien venus, mais il lui restera l'Afrique, continent mystérieux,
quoique déjà trop connu. Il lui manquera l'océan
infini, la leçon d'humanité primitive en grandeur
nature, la formidable adéquation entre une idéologie
européenne qui semblait formée pour cet instant et
l'univers des « naturels » attendant sans le savoir
un rendez-vous climatérique .
C'est peut-être parce que notre littérature et notre
manière de voir sont au 18e siècle européocentriques,
voire gallocentriques ou même platement parisiennes, que notre
image des Lumières s'accommode assez peu des marges embarrassantes
que sont ces pays de quelque part, trop présents pour faire
fonctionner le modèle utopique, trop « étranges
» pour qu'on y reconnaisse d'emblée une contrée
où règne la « nature perfectionnée ».
L'ailleurs américain où nous projette la fin de Manon
Lescaut, les yeux écarquillés de l'aveugle Candide
sur deux continents qu'il parcourt avec les lunettes voltairiennes,
et même l'insularité baroque de Paul et Virginie disent
que ces lieux appellent la mort dans un bouquet de fragrances exotiques.
Il y a deux façons, en apparence bien différentes,
de voyager au 18e siècle: le voyage où l'on se retrouve
et le voyage où l'on cherche. Au sens strict, le premier
a été exclu de ce recueil; car , à y bien regarder,
il s'agit non pas d'une translation dans l'espace, mais d'une vérification
de visu d'un univers culturel, de la mise à plat de la translatio
studii à laquelle les intellectuels européens s'exerçaient
depuis la Renaissance. Montesquieu voyage dans l'Empire, avant de
visiter l'Italie, puis de revenir par l' Allemagne, la Hollande
et l' Angleterre: ce tour d'Europe est à peine plus développé
que celui de Montaigne un siècle et demi auparavant. Dans
ce type de voyage, on chemine avec et par le livre, tel l'abbé
Fourmont qui visite les sites de la Grèce antique son Pausanias
à la main pour prendre en défaut (peut-être)
la réalité. L'itinéraire est mental; on voyage
en quelque sorte les yeux fermés. On va de cabinets de curiosités
en palais où des amateurs obligeants et des aristocrates
instruits des dernières nouveautés parisiennes ou
londoniennes jouent les cicérones pour faire découvrir
au voyageur ce qu'il connaît déjà par les «
délices de l'Italie » ou tel autre ouvrage de compilation
à son usage.
L'essentiel n'est pas dans ce qu'il voit, même s'il fait parfois
des découvertes qui dérangent son univers intellectuel
structuré par les bons auteurs (l'un s'interrogera par exemple
sur ce « gothique » italien point si barbare qu'il y
paraît) ; l'important est de ressentir physiquement la communauté
intellectuelle liant les esprits qui prennent l'Européen
civilisé pour l'universel, et qui s'accordent sur les «
phares » de la pensée et des beaux-arts : Raphaël
en peinture plus que Léonard ou l'inquiétant Michel
Ange; le Laocoon en sculpture plus que l'échevelé
cavalier Bernin. Le monde extérieur n'existe que par son
pittoresque, écume de la vie sans effet sur la splendeur
marmoréenne de la culture: courtisanes vénitiennes,
superstitions romaines ou napolitaines, ne sont dans les récits
que pour donner à l'éternel un piquant effet de réel.
Certes, chacun écrit son voyage selon sa propre personnalité,
mais dans le cheminement obligé des étapes qu'on reconnaît,
à deux ou trois variantes près, dans les journaux
du Grand Tour. Sade s'intéresse aux divertissements de Tibère
à Capri, Montesquieu, aux mines de Hongrie, à comparer
aussi l'économie des divers Etats du Nord de l'Italie. Mais
le patron du voyage est le même. Ce qu'on engrange de nouveau,
à part les odeurs, les couleurs et les sons (dont il n'est
presque jamais question par convenance littéraire), est bien
peu de chose à côté de la masse de certitudes
qui se stratifient et confirment par l'autopsie la leçon
des livres.
Ce recueil concerne plutôt le second type de voyage, le périple
où l'enquête sur l'inconnu l'emporte sur la reconnaissance
du déjà-lu. Dans ce sens, le lieu de l'enquête
importe peu; seule compte l'originalité du regard. Fougeroux
de Bondaroy va parcourir l'Italie à la recherche d'usines
et de techniques nouvelles, sans se préoccuper le moins du
monde des dévotions obligées aux reliques culturelles;
de leur côté, les fouilles d'Herculanum font brusquement
remonter à la surface un passé figé dans un
présent immortalisé: sous l'Italie, l'histoire. Et
telle découvreur d'îles lointaines, le voyageur met
le premier son empreinte sur une terre vierge d'avoir attendu pendant
dix-sept siècles.
Entre ces deux types de voyage, il existe d'ailleurs des passerelles
que l'on pourrait définir par la curiosité dirigée
qui préside à l'entreprise. Dès le 17e siècle,
on avait tenté d'enseigner au néophyte « l'utilité
des voyages » ; l'idée avait paru aller de soi jusqu'au
jour où, avec un entêtement suisse, Béat de
Muralt avait proclamé au milieu des années vingt du
18e siècle que le voyage n'était autre chose qu'une
machine à corrompre la naturelle candeur de ses compatriotes.
Rousseau s'en souvint, mais d'aucuns durent voir dans cet interdit
l'invite à d'intéressants solécismes moraux.
D'autant que le voyage est une activité qu'on prépare
longtemps à l'avance et qu'on renouvelle rarement. Dans notre
siècle mécanisé, l'ubiquité est la qualité
première de l'homme moderne. Les hommes de l' Ancien régime
ont eu, pour la plupart, une unique expérience du voyage:
apprentis du Tour de France ou aristocrates du Grand Tour, ils savent
qu'il leur faut saisir cette occasion privilégiée.
Comme l'histoire, le voyage ne repasse pas les plats.
C'est pourquoi l'on s'y prépare, on organise son périple.
Beaucoup de journaux restés manuscrits ont le but de favoriser
les étapes du voyageur futur en même temps qu'ils témoignent
du voyage passé, chaîne de mots qui relient le lieu
à l'homme et l'homme à ses successeurs, parents ou
amis. Le voyage se fait le plus souvent d'après un plan,
d'après des instructions écrites ou implicites. L'ouvrage
de Berchtold paru en 1789 est l'ultime mise en forme au Siècle
des Lumières de ces méthodes de voyager qui remplacent
pour beaucoup l'ars moriendi médiéval. On y note un
considérable élargissement des thèmes d'intérêt:
au-delà des beaux-arts, les sciences, les techniques, les
moeurs et la politique. Le champ des connaissances nécessaires
à l'honnête homme s'est agrandi. Sans même parler
d'esprit « encyclopédique », mais l'article «
Voyage » du chevalier du Jaucourt va dans ce sens, on voit
bien ce qui distingue le voyageur des Lumières du simple
« touriste » mot qui naît à la fin du siècle
en Angleterre (1800). Il y a un peu de l'agent secret dans ce Fougeroux
de Bondaroy qui tente de percer les secrets des soyeux bolonais.
Certaines régions névralgiques, comme la Perse, lieu
de passage commercial entre l'Est et l'Ouest de la planète,
victime de perpétuelles incertitudes politiques, attirent
davantage l'attention des cercles diplomatiques. A Paris, les Archives
des Affaires Étrangères sont pleines de ces «
instructions » aux ambassadeurs dont un petit nombre seulement
a été publié pour l'Europe. Il faudrait y joindre
les enquêtes minutieuses qui sont confiées à
certains postes sur les armements locaux ou sur les forteresses,
évidemment, mais aussi sur les techniques et les fabriques,
sur les pratiques commerciales, sur le système bancaire,
voire sur la topographie de la contrée concernée.
Les « instructions » données en 1781 au consul
français de Ceylan que nous publions sont un exemple modeste
de ces ambitieux programmes de documentation civile et militaire
dont nos services à l'étranger se voyaient confier
la charge.
Ils trouvaient souvent des alliés utiles dans certaines congrégations
missionnaires. Le siècle suivant verra encore la même
convergence. Nos ministres connaissent mieux les tribus indiennes
d'Amérique par les rapports que leur transmettent des membres
de la Compagnie de Jésus. Les pères Lafitau ou Charlevoix
travaillent, naturellement, « ad majorem Dei gloriam »,
mais un petit peu aussi pour le Roi. Plus mandarins que les mandarins
eux-mêmes, leurs confrères de Chine entreprennent,
parallèlement à une impossible digestion par l'intérieur
de l'Empire du Milieu, une encyclopédie des choses chinoises
qui est un des beaux monuments élevés par l'intelligence
occidentale à la plus ancienne civilisation du monde. Astronomie,
histoire naturelle, sciences et arts, jusqu'à la peinture
sur soie dans laquelle ils passent maîtres, les jésuites
réalisent le rêve fantasmatique du voyageur: devenir
celui qu'il observe.
Voyager peut alors se révéler une profession, presque
un sacerdoce. Le 18e siècle n'est pas avare en « voyageurs
errants », selon l'heureuse expression de l'abbé Prévost
dans l' Histoire générale des voyages. Flibustiers
en rupture d'Ile de la Tortue, chercheurs d'absolus frères
de certains conquistadores de la Renaissance, ils vont toujours
plus loin, sans que nous en sachions jamais grand'chose, car la
plupart n'ont rien écrit et n'ont pas eu d'historiographe.
Notre recueil consacre une place à ces aventuriers d'une
cause perdue d'avance, la leur: Dampier, les La Vérendrye
ou Mungo Park; et nous aurions pu aller jusqu'à Fletcher
Christian et aux hommes du Bounty. L'exploration divaguante ou apparemment
dirigée comme chez Mungo Park offre de minces ressources
à la science; gesticulation et fruition égoïste,
elle n'a de sens que dans le moment qui la voit naître et
se flétrir. Mais elle laisse parfois derrière elle
un sillage où viennent se prendre l'utopie et la littérature.
En apparence, le voyage scientifique est exempt de ces fantaisies
romanesques. Son organisation et le personnel qui l'effectue se
distinguent à la fois de ces voyages « errants »
et des tours « par curiosité et par plaisir »
dont nous avons donné des exemples. Ces voyages ont généralement
un but précis auquel se rattachent des intérêts
secondaires. Qu'elles soient d'origine privée et financées
par des mécènes, souvent des voyageurs eux-mêmes,
ou publiques, ces expéditions ont une structure identique:
une direction où les Académiciens, les techniciens
dominent, et une logistique à caractère militaire.
Que ce soit en Afrique sahélienne comme Mungo Park envoyé
par l'African Association de Londres, que ce soient Bougainville
et Cook en mission officielle de leur gouvernement ou Banks, de
la Royal Society , qui se sert de la Navy britannique, l'infrastructure
terrestre ou maritime est fournie par les forces armées.
Les ambitions coloniales ne sont jamais loin: quête du continent
austral, affinement cartographique (l'un des secrets des Amirautés
depuis les Grandes Découvertes), recherche de routes nouvelles,
plus économiques pour le commerce, volonté de créer,
au moins sur le blanc des cartes marines, des doubles de la mère-patrie
: Nouvelles Galles du Sud, Malouines, etc. Mais là n'est
pas l'essentiel. Le voyage scientifique, à la différence
du simple voyage d'exploration, s'efforce de remplir un programme
strict. Ce serait une erreur d'y voir un prétexte hypocrite
pour des menées coloniales. L'Europe scientifique se mobilise
pour l'observation du passage de Vénus entre le soleil et
la terre qui permettrait, enfin, de mesurer la distance exacte de
notre planète à l'astre qui la réchauffe. La
seule Académie des Sciences parisienne envoie trois expéditions
pour observer le phénomène: Chappe d' Auteroche en
Sibérie, Le Gentil de la Galaisière à Pondichéry
et Pingré à l'île Rodrigues dans l'Océan
Indien. On connaît les équipées de La Condamine
et de Bouguer au Pérou, de Maupertuis au Pôle. Tous
ces Académiciens peu préparés par leur vie
d'études et leurs habitudes citadines à de si pesantes
confrontations avec la réalité s'en tirèrent
avec honneur. Ils durent en revenir différents; même
si d'avoir cotoyé le fleuve des Amazones ne paraît
pas avoir beaucoup marqué l'univers de La Condamine, expert
en « bouquets » mondains dont les Cloris sont toutes
parisiennes. Mais il put en faire rêver d'autres.
Car l'apport de ces voyages est en partie seulement du domaine de
la connaissance scientIfique cumulative. Ils fournissent une conclusion
épistémologique singulière qui va à
l'encontre de la vulgate du siècle et de l'esprit «
encyclopédique ». Un véritable vertige d'informations
saisit le monde savant. On croyait que la totalité des connaissances
humaines (omnis res scibilis) pouvait tenir en quelques dizaines
d'in-folio. De fait, dans le seul domaine de l'histoire naturelle,
de la flore par exemple, les expéditions océaniennes
apportent une moisson de plantes nouvelles qui prouvent, malgré
les classifications linnéennes, qui parviennent à
les comprendre toutes, l'extraordinaire complexité de la
nature. Les insectes et les vertébrés témoignent
dans le même sens. Bientôt l'on saura que le contil1ent
austral signalé dès le 13e siècle par Marco
Polo n'existe pas, que du Pôle Nord au Pôle Sud, de
la forêt amazonienne au Cap Horn, du Détroit de Behring
à la Californie, des îles de la Sonde au Kamtchatka,
des chutes du Zambèze à Tombouctou, la terre a trouvé
son unité. Le blanc des cartes peu à peu s'évacue.
Mais la science expérimentale a beau mesurer, sonder, décrire,
dessiner, on ne semble voir ni le but ni le bout de ce qu'offre
la nature. Ces masses d'informations vont dormir dans les archives
des Académies et des Amirautés. Même une entreprise
systématique, à la stratégie d'encerclement
presque militaire, comme la « description » menée
sous les ordres de Bonaparte par la «Commission d'Egypte»
n'apportera dans ses vingt-cinq tomes que l'écume des choses
sur la terre des Pharaons et des mamelouks.
S'immerger dans la nature, plutôt que l'expliquer, en subir
la fascination plutôt que d'en mesurer le degré d'hygrométrie,
il y a déjà du René dans certains de ces marins
ou des ces explorateurs qui, partis pour d'autres entreprises, découvrent
les « fleurs d' Akiaki » et la Nouvelle Cythère.
Ces expéditions qui tuent définitivement l'espérance
de la Terre Australe et renvoient Foigny à son statut de
romancier d'utopie nourrissent un formidable imaginaire. Celui des
atolls et des hommes de la Polynésie est bien connu, mais
on en voit poindre d'autres: l'Afrique profonde chez Mungo Park,
l'Amérique du « wild West » chez les La Vérendrye.
L'univers du voyage d'exploration est un lieu immobile: sur l'océan
ou sur les pistes d' Afrique et du Nouveau Monde, le déplacement
est quasi imperceptible ; il en est de même dans les grands
calmes près de l'Equateur ou dans les immensités continentales
où l'on se déplace à pied ou, au mieux, à
cheval. L'imagination, le rêve prennent le pas sur la pensée
trop organisée, fût-ce chez des esprits apparemment
rebelles à toute fantaisie. Les voyages sont aussi les vacances
de la raison. Le passage de la Ligne est l'occasion de fêtes
païennes où, à côté du nécessaire
repos du marin, se profile un retour de l'humanité à
sa vérité profonde. Cette régression primitiviste
n'est que le prélude à d'autres expériences
du même type où le dépouillement du vieil homme
se révélera moins aisé qu'il n'y paraissait
au premier chef. Un des plus curieux apports des voyages d'exploration
à coloration savante réside dans une nouvelle floraison
de l'utopie que, croyait-on, la science allait réduire à
son simple aspect de construction mythique. Si personne n'a jamais
rencontré les Utopiens de More ou les Australiens de Foigny,
Cook et Bougainville, et combien d'autres, vont se trouver face
à face, tels les grands découvreurs de la fin du l8e
siècle, avec une humanité séparée et
comme surgie du fond des âges sans avoir connu la «
chute » ou la « civilisation ». Ces populations
sont certainement moins « naïves » que ne le pensent
des voyageurs qui donnent à ces êtres venus de quelque
part -l'Amérique pour les Polynésiens ? - la figure
rassurante du sauvage imaginaire. De nouvelles fleurs inconnues
de Linné pousseront sur ce terreau fertile. L'âge des
« suppléments » est venu. Destiné à
compléter le voyage de La Pérouse, celui que nous
présentons dans ce recueil n'a ni la notoriété
ni la complexité thématique de celui que Diderot consacra
à Bougainville: il a cependant sur ce dernier la supériorité,
même si c'est la seule, d'être un pastiche réussi
de voyage maritime, où l'on sent davantage le travail de
« l'explorateur » sur son matériau brut, le paysage,
le vent ou la faune. Il a aussi une coloration politique inattendue
en cet « an Ve de la République ».
Muets comme les « voyageurs errants » ou d'une loquacité
un peu entêtante comme les doubles littéraires des
explorateurs du Pacifique, les hommes des mers australes, du sable
de l'Afrique saharienne ou des prairies américaines, tous
ces experts qui se transportent avec armes et bagages loin de leurs
cabinets témoignent de cet esprit de curiosité totale,
mais structurée, qui est l'un des aspects les moins contestables
de la civilisation européenne de l'Age classique. Il semble
y avoir au 18e siècle peu de ces voyages de rupture que connaîtront
le siècle suivant et le début du nôtre. Le voyageur
des Lumières revient à son port d'attache, quand il
le peut, pour y livrer sa moisson. Pierre après pierre, il
construit la tour de la connaissance, tour babélienne et
à jamais inachevée, mais qui insensiblement trouve
son assiette et ses proportions. Entre ces deux moments de colonisation
brutale que furent le 16e et le 19e siècles, le Siècle
des Lumières paraît avoir placé, en bien des
cas, l'enquête avant la conquête.
FRANÇOIS MOUREAU Université
de Bourgogne (Dijon)
N.B. : Ce recueil est pour l'essentiel l'expression du Groupe de
recherche sur la littérature des voyages (G.R.L. V./C.R.L.C.,
Université de Paris-IV, C.N.R.S.).
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