XVIIIe siècle, N° 1. 1969

PRÉSENTATION

Pendant la première guerre mondiale, faute d’argent, de collaborateurs et de public, mourait une revue fondée quelques années plus tôt dans l’enthousiasme et l’espoir, la Revue du dix-huitième siècle. Républicaine, souvent radicale, elle voulait concilier les exigences de la critique historique en matière littéraire et le vieil idéal des lumières, alors contesté par Barrès et Maurras.

Un demi-siècle a passé. Mais dès la fondation, en 1964, de la Société française d’étude du XVIIIe siècle, l’idée s’était imposée de faire revivre, sous le même nom, la vieille revue de 1913. La première circulaire de René Pomeau, qui est l’acte de naissance de notre Société, y fait expressément allusion ; mais le nombre de nos adhérents—plus de six cent-cinquante—la diversité de leurs intérêts, nous conseillaient d’asseoir notre revue sur des bases plus larges. Notre intention première était de mettre à la disposition des chercheurs un centre de liaison et d’échanges. Nous comptions, non seulement fédérer les spécialistes français, mais prendre contact avec tous nos homologues étrangers. Nous nous refusions enfin, à propos du XVIIIe siècle, à renoncer à l’idéal encyclopédique : outre les spécialistes de la littérature et de la langue française, nous voulions parmi nous les spécialistes des littératures étrangères, les historiens du XVIIIe siècle politique, économique et social, les historiens de l’art, du droit, de la philosophie, des sciences et des techniques. Cet ambitieux dessein, malgré quelques défaillances, est pratiquement réalisé. L’heure est donc venue de donner à tous un moyen d’expression qui accuse à la fois la communauté de notre dessein et la diversité de nos recherches.

C’est l’objet de Dix-huitième siècle. La modestie de nos moyens ne nous permet d’envisager, pour le moment, qu’une publication annuelle. Nous devons renoncer, au moins pour cette année, à faire une place suffisante aux chroniques qui, évoquant les expositions et manifestations officielles, mais aussi les travaux plus humbles de nos centres parisiens, provinciaux ou étrangers, marqueraient en notre monde la longue survie du siècle des lumières. Nous devons enfin réserver les notes bibliographiques pour la prochaine livraison. Pour ce premier numéro du moins, nous nous bornons à l’essentiel : vingt-deux articles de fond. L’Annuaire des Dix-huitiémistes qui clôt notre publication permettra aux chercheurs de se retrouver. Puissent-ils nous récompenser en nous donnant, ou en continuant de nous donner, le meilleur de leurs travaux !

Faut-il enfin révéler notre but plus lointain ?

Nous ne pensons pas que le dix-huitième siècle ait fini de nous livrer ses secrets de vie, de bonheur et de beauté. Sans oublier qu’il connut, comme d’autres, crimes, luttes et guerres, nous pensons qu’il fut des plus grands, l’un des rares siècles où l’idée de l’homme et le sens de l’humain furent en croissance et non en régression. Miracle de culture, d’intelligence critique et créatrice, il sut admirablement doser l’espoir et la sagesse, avec assez de goût pour conserver l’héritage, avec assez de curiosité et de générosité pour ne pas s’y tenir. Voilà pourquoi notre ambition dépasse de beaucoup l’expression d’un groupe d’érudits et de chercheurs ; nous tenons certes à explorer et faire revivre dans sa diversité et sa totalité le siècle des lumières, mais nous ne sommes pas des passéistes dont la vocation nostalgique traduirait un refus de notre propre temps. Nous aimerions donc qu’au-delà d’une chapelle universitaire ou de sectes idéologiques, notre entreprise fît éclater les spécialités étroites et atteignit l’église discrète des « honnêtes gens » qui savent lire Candide, s’attarder devant un Chardin, mais aussi goûter la tournure d’un meuble ou le son d’un clavecin. Il ne s’agit pas d’amateurisme, mais simplement de civilisation. Tous les problèmes qui hantent notre conscience, qu’il s’agisse de sciences exactes, d’esthétique, de sociologie, de pédagogie, de politique — et de littérature — ont été posés au XVIIIe siècle, quelque part en Europe, entre Bayle et Cabanis, entre Leibniz et Gœthe, entre Swift et Choderlos de Laclos, entre Newton et Laplace. Pendant près de deux siècles, l’homme occidental a cultivé l’irrationnel et cédé aux prestiges de l’illusion lyrique. Un idéal d’humanité généreuse et raisonnable, celui des lumières, pourrait-il conjurer ces démons ?

Table des matières
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Paul VERNIÈRE : Présentation 5
Georges MAY : En guise d’éditorial… L’année de la Comète 7

Histoire :
Yves COlRAULT : Claude de Saint-Simon, évêque et prince du Saint-Empire 31
Daniel ROCHE : Un savant et sa bibliothèque au XVIIIe siècle (les livres de Dortous de Mairan) 47
Louis TRENARD : La presse périodique en Flandre au 18e siècle (I) 89
Henri GRANGE : Le débat sur le veto à l’Assemblée Constituante 107

Sciences :
Lucien PLANTEFOL : Duhamel du Monceau 123

Philosophie et histoire des idées :
Paolo CASINI : Le « newtonianisme » au siècle des lumières 139
Aram VARTANIAN : Le « philosophe » selon La Mettrie 161
Ulrich RlCKEN : La liaison des idées selon Condillac et la clarté du français 179
Jacques CHOUlLLET : Le personnage du sceptique dans les premières œuvres de Diderot (1745-1747) 195
Pierre BURGELIN : Le rôle du serment chez Rousseau 213
Roger HAHN : Élite scientifique et démocratie politique dans la France révolutionnaire 229

Littératures :
Jérôme VERCRUYSSE : Correspondance de Montesquieu : un billet inédit à Titon du Tillet, Ies relations avec le comte de Cobenzl 237
Jean SGARD : La notion d'égarement chez Crébillon 241
René GODENNE : Agréable diversité des Œuvres badines du comte de Caylus. 251
John LOUGH : Le Breton, Mills et Sellius 267
Raymond TROUSSON : Jean-Jacques Rousseau dans la presse périodique allemande de 1750 à 1800 (I) 289
Claude MIQUET : Les lecteurs en Allemagne dans le dernier tiers du XVIIIe siècle 311
Ljubisa MONEV : Les premières mentions de Jean-Jacques Rousseau dans la littérature serbo-croate 317
Édouard GUITTON : Autour d'André Chénier 329
Roger MERCIER : Sade et le thème des voyages dans Aline et Valcour 337

Jean de BOOY : Inventaire provisoire des contributions de Diderot à la Correspondance littéraire 353

Chroniques :
Un colloque à Berlin - Un colloque à Bruxelles - Les Éphémérides du citoyen - Communiqué de l'Institut français d'Amérique latine . 399

Annuaires :

Annuaire international des dix-huitiémistes 405
Annuaire de la Société française d'étude du 18e siècle 475